Comment on privatise la Sologne

De Bouygues à Dassault en passant par Christophe Dechavanne ou les Seydoux, de grands propriétaires contrôlent des centaines de milliers d’hectares et entravent des projets économiques susceptibles de créer des emplois.

Claude-Marie Vadrot  • 18 mars 2010 abonné·es
Comment on privatise la Sologne
© PHOTO: AFP/ROSENCWAJG

Doucement mais sûrement, le territoire de la Sologne se ­couvre d’écriteaux « Propriété interdite » , « Chemin privé », « Attention vipères » (sic) ou « Attention pièges » , de clôtures, de fils de fer barbelés, tandis que se ­ferment la plupart des chemins vicinaux ou communaux et des sentiers de randonnées. Achetés aux communes sous pression ou simplement confisqués sans que les maires osent intervenir. Le phénomène n’est pas nouveau mais s’accélère, séparant de plus en plus « propriétaires » et manants. Dès l’automne, les sous-bois retentissent du fracas de la chasse tandis que quelques faisans d’élevage rescapés des massacres se réfugient sur les routes, sur lesquelles il n’est pas difficile de les attraper avec quelques grains de maïs puisqu’ils sont incapables de se nourrir dans le milieu naturel. Circuler en Sologne, c’est passer de zones interdites en espaces périlleux, parfois protégés par des caméras vidéo et des gardes-chasses privés d’un naturel grincheux. Une police privée qui hésite rarement à interpeller vertement l’automobiliste garé le long d’une route pour cueillir quelques fleurs ou ramasser des champignons. La Sologne vit le dernier épisode d’une privatisation amorcée il y a longtemps, mais de plus en plus agressive, comme un apartheid social au cœur d’une nature qui vaut pourtant le détour.

À la Ferté-Saint-Aubin et à Vannes-sur-Cosson, les propriétés de la famille Bouygues sont hérissées de caméras de vidéosurveillance installées sans la moindre autorisation ou le moindre contrôle. Les chevaliers du CAC 40 veillent sur leurs terres et les interdisent : au point que 95 % des habitants de Sologne vivent sur 5 % de leur territoire ! Cibles privilégiées : le promeneur curieux mais aussi le « braconnier », qui fut autrefois célébré par Maurice Genevois dans son roman Raboliot. Pendant tout le XIXe siècle, il a symbolisé, pour les bourgeois et les aristocrates, la paresse, l’ivrognerie et le parasitisme social. L’opprobre reste. Aux yeux des nouveaux riches et des grandes familles qui s’accrochent à leurs « valeurs » passées ou sarkozyennes, ce braconnier, lui qui voudrait bien partager un peu du gibier en surnombre, reste l’ennemi, le prédateur honni et parasite. Un braconnier d’autant plus obstiné et malin que la région est touchée par le chômage et que la chasse clandestine constitue non seulement un petit apport financier mais aussi un moyen de se procurer la viande dont les familles ont besoin.

Ce « braco », les aristos et les autres en parlent toujours avec haine et mépris. Ce qui n’impressionne pas Jean, habitant de Salbris et ­redevable de sa connaissance du braconnage à son père agriculteur : « Ils me font bien rire avec leurs grillages. Primo, je connais les clôtures abîmées, et, surtout, elles visent d’abord à empêcher les promeneurs d’entrer. Les sangliers et les lièvres passent en dessous, et les cerfs ou les chevreuils sautent par-dessus. Suffit d’être malin ou patient. Un seul problème : beaucoup de leurs gardes-chasses ont tendance à tirer sans sommation, même s’ils n’en ont pas le droit. Mais bon, on en connaît, des gars du pays, qui ferment les yeux et, en plus, la nuit, ils sont comme tout le monde, ils dorment. À chaque fois que je chope un chevreuil, je me dis que c’est juste une récupération sur ces voyous parisiens qui voudraient nous virer de la région. Avec les sangliers, faut faire gaffe car les coups de fusil, ça s’entend de loin, et faut faire vite pour embarquer et planquer la viande. Quand un braco prend du plomb, il va voir l’un des deux ou trois médecins qui ne posent pas de question, même quand la chasse est fermée. » Après m’avoir fait jurer le secret, Jean me montre un de ses bons passages où il pose de grands pièges actionnés par des branches recourbées : « Mais il faut changer souvent de coin car les bons gardes ont l’œil. » Conclusion : les braconniers connaissent bien mieux la nature que les hommes d’affaires qui viennent ­chasser en bande.

Depuis une quinzaine d’années, les écologistes et les naturalistes de Sologne se battent pour que soit créé un parc naturel régional, comme il en existe déjà une bonne quarantaine, des bons comme des mauvais, sur le territoire français. Ils se heurtent au refus et aux imprécations des grands propriétaires terriens qui veulent que la région reste un territoire de chasse. Un jardin pour habitants des VIIIe et XVIe arrondissements de Paris, le domaine de plus en plus réservé des Bouygues, des propriétaires de Chanel, des Dassault, de Florent Pagny, de la famille du baron Bich (Bic), de Jean Gandois, de Christophe Dechavanne et autres vedettes de la jet-set ou du monde industriel. Connus ou inconnus, mais s’offrant des territoires où s’organisent de grandes chasses mondaines au cours desquelles les rabatteurs rassemblent des animaux à poil et à plume devant des invités qui, après avoir fait un « beau tableau », ripaillent dans les châteaux ou dans les grands restaurants de la région. Des restaurants qui travaillent surtout le week-end, avec un pic le vendredi soir après la première chasse, et où se recrutent les plus fervents supporters de l’ancienne aristocratie, qui perd du terrain, et de la nouvelle, qui investit dans des propriétés négociées entre 3 et 6 millions d’euros.
Les arguments contre un parc naturel régional, qui ne remet pourtant pas en cause le droit de propriété, mais vise à gérer plus écologiquement un territoire à la riche biodiversité et qui attirerait des touristes : cela ferait vivre des fonctionnaires et cela coûterait cher aux contribuables.

Arguments inlassablement répétés au sein de deux associations de propriétaires : le très ancien Comité central agricole de la Sologne, qui contrôle plus de 100 000 hectares, et Action dynamique Sologne. Ils rivalisent de pressions sur les élus à coup de discours démagogiques.
Diatribes classiques et plutôt étonnantes, quand on sait qu’un parc régional emploie en moyenne une vingtaine de personnes et, surtout, qu’en vertu d’une loi ancienne jamais abrogée, tous ces propriétaires forestiers, les anciens comme les nouveaux, ne sont imposés que sur un quart de la valeur de leurs propriétés. Personne n’a jamais osé annuler ce privilège, qui transforme un accaparement de plus en plus exclusif en spéculation rentable. Ce qui explique sans doute pourquoi le prix de la terre équivaut à celui de la Beauce, d’où la disparition ­progressive des agriculteurs.

Les deux associations qui se ­battent pour soustraire la Sologne à sa population et à tout développement économique sont dirigées par des aristocrates, comme les Durant des Aulnois, à la tête de la mairie de Ligny-le-Ribault pendant des dizaines d’années, ou les de Moncuit, derrière lesquels s’abritent les vedettes du CAC 40. Les uns et les autres tiennent la région en employant des gardes, des artisans ou des entrepreneurs. Ainsi, le maire de Saint-Viâtre est depuis des lustres le charpentier-menuisier des châteaux appartenant aux Seydoux, ce qui limite, comme pour d’autres, sa faculté de contestation. D’autant plus que la famille entretient l’école privée de la commune.

Autre cheval de bataille des grands propriétaires : repousser les projets de réindustrialisation de la région. Comme à Salbris, 10 000 habitants, qui rêve d’une grande plate-forme logistique qui serait source d’emplois et dont ils retardent depuis plusieurs années l’implantation par des recours devant les tribunaux, qui coûtent une fortune à la commune. La famille Dassault est dans une démarche identique, qui bloque un village de bungalows pour vacanciers. Mais ce n’est pas grave, puisque les dames de ces messieurs font toujours des cadeaux pour les fêtes locales et pour les retraités…

Écologie
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