Cauchemardons un peu…

Denis Sieffert  • 29 avril 2010 abonné·es

Notre vieux pays, patrie des Lumières, terre de révolutions, protégé entre tous de l’obscurantisme par la laïcité, doit faire face aujourd’hui à un péril aussi inattendu que soudain. Des femmes couvertes de tuniques sombres, intégrales, masquant leur visage, marchent par centaines sur nos Champs-Élysées. Par milliers, elles arpentent le boulevard Magenta et le boulevard Barbès. À Saint-Denis, on se retourne sur les rares Dionysiennes qui osent encore sortir coiffées du seul hijab. Et on nous signale qu’il en va de même dans les quartiers nord de Marseille, dans la banlieue lyonnaise, à Vénissieux et à Villeurbanne. Un sondage nous apprend qu’à Roubaix neuf femmes sur dix ont revêtu la tunique intégrale. Évidemment, la presse, unanime, consacre ses unes au sujet. Les intellectuels invoquent les principes républicains. On le ferait à moins. Au milieu de ce consensus inquiet, une dissonance toutefois : Caroline Fourest. La célèbre experte se veut rassurante : pour elle, toutes ces burqas [^2] qui envahissent l’espace public, c’est d’abord une terrible défaite pour Tariq Ramadan. Et cela n’a pas de prix. Car, selon Caroline Fourest, le danger ne vient pas de la burqa, mais de ceux qui avancent masqués. Et dans ces histoires d’islam, ceux qui avancent masqués sont ceux qui vont à visage découvert. Cela va de soi.

Quant à la classe politique, quasi unanime, elle appelle le gouvernement à prendre des mesures énergiques. La gauche (à l’exception de Manuel Valls et d’Aurélie Filippetti) a cependant pris position contre l’ouverture de centres de rétention préconisée par Brice Hortefeux, en attendant la loi. À l’Assemblée nationale, les députés ont interrompu l’examen de la réforme des retraites, renvoyée sine die . L’ex-porte-parole de l’UMP, Chantal Brunel, a dénoncé ce débat sur les retraites qui nous détourne des vrais problèmes. Frédéric Lefebvre a souhaité que l’on suspende pour quelques mois la publication des chiffres de l’emploi qui risqueraient, dans ce contexte, de faire diversion. La situation est d’autant plus alarmante que, selon le ministre de l’Intérieur, chaque fois que l’on compte cinq femmes voilées, il y a tout lieu de soupçonner l’existence d’un polygame.

Dans ces conditions, et comme il se devait, l’ordre du jour de l’Assemblée a été ramené à un seul point : l’interdiction de la burqa dans l’espace public. Les constitutionnalistes les plus réticents ont été chargés de trouver les biais par lesquels le texte pourra être rendu compatible avec la loi fondamentale. Celles qui braveront l’interdit seront bientôt passibles de fortes amendes. Cependant, une dérogation protégera les femmes voilées de nationalité saoudienne. Le ministre du Commerce extérieur a fait valoir qu’elles étaient les bienfaitrices de notre économie. À propos de polygamie, une nouvelle loi est à l’étude qui pourrait étendre le délit au simple adultère. Au moins pour certaines catégories de la population.

Dans les pages débats de nos quotidiens, la polémique fait rage. À qui la faute ? Comment en est-on arrivé là ? Une féministe algérienne accuse une certaine gauche de complaisance : « C’est un avatar du relativisme culturel » , dit-elle. Et elle a raison. Pour ces islamo-gauchistes, la burqa et le blue-jean unisex, c’est égal. Quelques mois avant l’invasion que l’on déplore aujourd’hui, alors que seules quelques centaines de femmes portaient la burqa, l’idée d’une loi d’interdit avait déjà germé. Des porte-parole de la gauche mièvre, la gauche faible, avaient tenté de faire entendre leurs arguments : « Non, ce n’est pas au nom de la tolérance que nous nous opposons à une loi d’interdit. Ce n’est pas non plus au nom d’une molle incapacité à établir une hiérarchie entre la burqa et la jupe ou le jean. C’est parce qu’il est trop évident pour nous que ce débat est une arnaque monumentale qui vise à nous détourner des problèmes sociaux que ce gouvernement ne fait qu’aggraver. Et parce que c’est une opération de racolage qui tient dans un non-dit si grossièrement allusif que chacun peut l’entendre. Du seul point de vue de l’égalité des femmes, poursuivaient-ils, combien de combats sont plus urgents que celui-là. » Et ils concluaient leur diatribe par ces mots : « Que l’on manifeste la même énergie obsessionnelle à promouvoir l’égalité des salaires ! »

De dépit, ces porte-parole avaient excipé d’un sondage (LH2-nouvelObs.com) qui mieux que tout, selon eux, disait la vérité du débat. Les partisans de l’interdit se recrutaient massivement parmi les personnes âgées (82 % chez les plus de 65 ans contre 43 % chez les 18-24 ans). Les jeunes seraient-ils moins attentifs aux droits des femmes ? Ou moins perméables à la peur ? La peur, n’était-ce pas ce qui était recherché par le gouvernement ? Aujourd’hui que des centaines de milliers de femmes arborent la burqa dans les rues de nos villes, il faut bien le reconnaître : la peur avait raison.

[^2]: On a pris le parti ici de nommer « burqa » ce qui est en fait un « niqab », puisque le mot prévaut dans le langage courant.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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