Dieu, les Arabes, les femmes, le monde…
Le pèlerinage est l’occasion de rencontres avec des musulmans de toutes nationalités et d’autant de discussions sur le Moyen-Orient comme sur le contexte international. Le regard de Saad Khiari.
dans l’hebdo N° 1098 Acheter ce numéro
El hadj Mohammed Reghissa est âgé de 80 ans. Il a onze enfants, tous mariés, et prend le temps de compter avant de dire le nombre de ses petits-enfants. Petit agriculteur, il a vécu avec sa famille du travail de la terre, et consacré le peu de temps libre dont il disposait à apprendre le Coran à ses enfants et à ceux des voisins. Car il a appris le Coran dans son intégralité et connu la pratique de l’islam au sein d’une zaouïa (confrérie religieuse rurale) dont son père et d’autres membres de sa famille étaient adeptes. Je l’ai rencontré dès mon arrivée à La Mecque. Il tenait un coran dont il feuilletait trop rapidement les pages. Je voulais savoir pourquoi. Il m’a répondu qu’à son âge sa mémoire lui jouait des tours et qu’il ne pouvait plus réciter le Coran en entier sans l’aide du livre. Il m’apprit qu’il habitait à 200 km au sud d’Alger et qu’il avait été obligé de fuir sa ferme avec femme et enfants à cause des « terroristes islamistes » . « Ce ne sont pas des musulmans, me dit-il. Ce sont des sauvages qui n’ont rien à voir avec l’islam. »
Sa famille fut éparpillée dans plusieurs cités d’urgence plus proches de la capitale. Elle y a fait souche depuis. Repartir à zéro à l’âge de 65 ans ne lui a pas fait peur. C’est le destin, m’a-t-il dit. « Dieu décide de nous éprouver quand il veut, et l’homme ne peut rien contre la volonté divine. » Ses enfants n’ont été ni à l’école française ni à l’école algérienne parce que le village le plus proche était à 12 km et qu’il avait besoin de tous les bras valides pour vivre. Le voyage à La Mecque, il le doit à un ami. Il a déjà accompli le grand pèlerinage grâce à l’effort collectif de ses enfants. Rien ne lui fait peur parce qu’il croit en Dieu et qu’il pense avoir toujours obéi à ses commandements. La zaouïa lui a tout appris. Il lui doit tout. L’amour est plus fort que la haine, et, tous les matins, quand il se lève avant l’aube pour la première prière de la journée, il attend avec beaucoup de sérénité les premières lueurs du soleil avant de lever ses mains jointes vers le ciel pour remercier Dieu de tant de félicité. Il n’a plus aucun bien. Il vit du minimum vieillesse et de l’aide de ses enfants. Il n’a pas peur de l’avenir. « Dieu recommande de ne jamais désespérer de sa miséricorde. » C’est le conseil qu’il me donna avant de prendre congé de moi et de reprendre sa lecture du Coran.