Mélenchon ou la stratégie du pire 

Après des jeux de prononciation visant Jeffrey Epstein puis Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon se retrouve au cœur d’un malaise grandissant. Sans être explicitement antisémites, ces séquences interrogent : à force de flirter avec des codes ambigus, que reste-t-il de l’exigence morale que la gauche revendique. Et à quel prix politique ?

Pierre Jacquemain  • 2 mars 2026
Partager :
Mélenchon ou la stratégie du pire 
Jean-Luc Mélenchon, lors d'un meeting électoral du candidat LFI à la mairie de Perpignan, le 1er mars 2026.
© Ed JONES / AFP

On n’est pas si nombreux, parmi les journalistes, à accepter d’aller sur les plateaux pour être un contre quatre, parfois un contre cinq, à défendre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise de tous les maux dont on les accable. L’exercice est ingrat : encaisser les caricatures, rappeler le programme quand d’autres ne parlent que d’outrances, défendre une cohérence sociale, une radicalité émancipatrice, face aux petites phrases. Nous le faisons par conviction, parce que la gauche mérite mieux que le procès permanent qui lui est intenté.

Mais ces derniers jours, quelque chose s’est déplacé. Depuis la mort de Quentin Deranque, le climat est lourd. Et dans ce contexte, certains gestes, certains ricanements, certaines inflexions ne sont pas anodins. Au meeting de Lyon, le discours était, pour l’essentiel, brillant. Une démonstration structurée, habitée, aux mots justes. Puis il y a eu ce passage sur Epstein. Et ce jeu de prononciation autour du nom du criminel, comme pour en accentuer la consonance juive. Un rire, un flottement, un froid. On nous explique que ce n’était pas intentionnel. Peut-être. Mais c’est peu crédible. Les mots, en politique, ne sont jamais innocents. Surtout venant du leader insoumis. 

Sur le même sujet : Dossier : Mort de Quentin Deranque : contre le récit de l’extrême droite

Ce week-end, à Perpignan, nouvelle ironie sur la prononciation du nom de Raphaël Glucksmann. Là encore, on nous assure que cela n’a rien à voir avec l’origine juive du nom. Disons-le franchement, comme beaucoup le pense, c’est nous prendre pour des cons. Quand un responsable politique insiste sur la sonorité d’un patronyme, il sait ce qu’il produit. Ou alors qu’il ne mesure plus la portée de ses gestes. Certes, le propos n’est pas antisémite, mais la répétition fortuite joue dangereusement sur les ressorts de l’antisémitisme.

Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. Ceux qui l’affirment mécaniquement instrumentalisent. Dans ses meetings, il rappelle, souvent en convoquant l’histoire, son combat contre l’antisémitisme, son attachement à l’universalisme républicain, sa connaissance des persécutions. Cela compte. Mais la gauche a appris une chose : écouter les premiers concernés.

Nous ne pouvons pas appliquer des principes variables selon que l’auteur nous est proche ou non.

Lorsque des femmes dénoncent un propos sexiste, on ne commence pas par leur expliquer qu’elles se trompent. Lorsque des personnes racisées disent qu’une image les blesse, on ne balaie pas leur ressenti. Pourquoi en irait-il autrement quand des citoyens juifs disent se sentir visés ou humiliés par ces jeux de prononciation ? Pourquoi recommence-t-il là où il a déjà fait mal ?

La politique n’est pas un concours de rhétorique, c’est un lien. Et ce lien suppose, au minimum, de savoir dire : « je me suis trompé, je m’en excuse ». Fait rare, Mélenchon esquisse à l’heure d’écrire ces lignes un début de mea culpa : « J’en suis le premier désolé pensant à ceux que cela blesse. Je retiens la leçon. On ne m’y reprendra pas », écrit-il sur X. Ouf ! Mais s’est-il seulement trompé ? On feint d’y croire et tant mieux si parmi les insoumis il s’est trouvé des voix courageuses pour condamner ces sorties.

Sur le même sujet : Dossier : Antifascisme, la gauche perd sa boussole

Imaginons Marine Le Pen écorchant volontairement un nom maghrébin en ironisant sur sa sonorité. La gauche hurlerait, à juste titre. Nous ne pouvons pas appliquer des principes variables selon que l’auteur nous est proche ou non. Tout cela est d’autant plus regrettable qu’à un an de la présidentielle, la gauche est fragmentée, fragile. Si certains plaident pour fuir tout accord avec La France insoumise, et si, dans le même temps, Jean-Luc Mélenchon semble multiplier les gestes rendant tout compromis impossible avec les socialistes, que reste-t-il ? Une addition de solitudes. Et la quasi-certitude de perdre.

La tactique, sans boussole, finit toujours par se perdre.

Faut-il y voir une stratégie de la tension ? L’hypothèse circule. Elle est peut-être excessive. Mais le jeu est périlleux. À force de tester les limites, on les franchit. À force de vouloir humilier ses partenaires, on se condamne à ne jamais gouverner. La gauche ne demande ni alignement ni abdication. Elle demande de la cohérence. Si la dignité est indivisible, elle vaut pour tous les noms, toutes les origines. Ce qui est en jeu dépasse un ricanement : c’est la capacité d’un camp à se regarder en face, à reconnaître ses fautes et à préserver son exigence morale. Le reste n’est que tactique. Et la tactique, sans boussole, finit toujours par se perdre.

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La fin de vie n’est pas une affaire privée
Parti pris 11 mai 2026

La fin de vie n’est pas une affaire privée

Alors que le projet de loi sur la fin de vie revient au Sénat, la gauche se retrouve face à ses propres contradictions. Peut-elle défendre l’aide à mourir au nom de la seule liberté individuelle alors qu’elle combat partout ailleurs cette fiction libérale du choix autonome ?
Par Pierre Jacquemain
« Faites mieux », qu’il disait !
Jean-Luc Mélenchon 4 mai 2026

« Faites mieux », qu’il disait !

La nouvelle candidature de Jean-Luc Mélenchon pour 2027 agit comme un électrochoc à gauche : entre promesse de renouvellement trahie, fracture stratégique persistante et incapacité à construire une méthode démocratique commune, c’est toute une génération politique qui se retrouve sommée de « faire mieux », sans qu’on lui en donne les moyens.
Par Pierre Jacquemain
Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser
Parti-pris 27 avril 2026

Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser

Derrière les discours de rigueur et de neutralité, le rapport porté par Charles Alloncle esquisse bien davantage qu’une réforme technique : une remise en cause profonde du pluralisme médiatique.
Par Pierre Jacquemain
Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir
Parti pris 24 avril 2026

Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir

Depuis le 25 avril 2025, rien n’a changé. Ce qui illustre un processus de banalisation des violences visant les musulman·es. Le silence et le déni persistent.
Par Kamélia Ouaïssa