« L’écran, un espace à partager »

Raed Andoni, le réalisateur palestinien de « Fix me », voit le cinéma comme une identité à même de rassembler les êtres, au-delà des appartenances.

Christophe Kantcheff  • 27 mai 2010
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Fix me  a pour point de départ le mal de tête chronique de son réalisateur, qui est aussi personnage du film, Raed Andoni. Un drôle de sujet pour un documentaire qui en dit long, notamment sur la Palestine, lieu de naissance du cinéaste, dont c’est le premier long-métrage de cinéma. Présenté dans le cadre de la programmation de l’Acid à Cannes, le film fait irrésistiblement songer aux œuvres d’illustres aînés : Avi Mograbi et Elia Suleiman. Nous reviendrons sur Fix me au moment de sa sortie, fin 2010.

Politis : Votre documentaire contient quelques touches de fiction. Comment les avez-vous élaborées ?

Raed Andoni | Pour moi, le plus important est le point de vue que j’adopte par rapport à l’histoire que je veux raconter, ainsi que la langue cinématographique, qui doit fonctionner avec cette histoire en particulier. Le film est fondé sur du documentaire. Mais de manière spontanée, au sein du film, s’est développé quelque chose qui avait à voir avec l’imagination, avec des expériences sensorielles. Exactement comme la méthode suivie par le psychothérapeute dans le film, qui m’a demandé au cours des séances d’écrire des poèmes, de dessiner. Les séquences plus fictionnelles sont nées de la même manière. C’est pourquoi, à mes yeux, l’ensemble est cohérent.

Est-il difficile de faire du cinéma en Palestine ?

Du point de vue de la production, et du point de vue industriel et logistique, c’est très difficile. Mais il n’y a pas que du négatif. La Palestine connaissant de graves problèmes politiques, la situation est propice pour se poser des questions essentielles, profondes. La région est sans cesse en mouvement, et cet environnement est riche d’histoires fortes à raconter. Comme il n’y a pas de liberté dans la réalité, les gens ont d’autant plus de liberté dans l’imaginaire.

Pour être produits, les films de Palestine ont besoin de l’Europe ou des États-Unis…

C’est sûr. La production de Fix me est palestino-franco-suisse. Mais il y a dans le monde arabe des initiatives intéressantes qui sont en train de se développer. Comme les festivals de Doha, Abou Dhabi et Dubaï, et le Fonds arabe pour le cinéma, dont le siège se trouve à Amman, en Jordanie.

Qu’en est-il aujourd’hui des cinéastes palestiniens ?

Les réalisateurs palestiniens sont nombreux. Ne serait-ce qu’aujourd’hui [^2], nous étions dix réalisateurs à nous réunir à Cannes. C’est pourquoi le cinéma palestinien est surtout basé sur l’auteur, et non pas sur la production ou sur une autre instance. Chaque réalisateur développe une passion et une motivation extrêmes pour arriver à ses fins. Et chacun trouve son chemin. D’où une diversité du cinéma palestinien fascinante. Pour moi, la Palestine n’est pas un morceau de terre. C’est un ­ensemble de gens qui partagent une culture, et qui sont dispersés dans tous les coins du monde. La politique ne parvient pas à les réunir, dans un État par ­exemple, mais il est évident que le cinéma y parvient.

Mahmoud Darwich n’aimait pas être désigné comme « poète palestinien », ce qui l’assignait à une identité. Vous dites la même chose dans votre film…

Il est possible que le cinéma soit la première de mes identités. Je ne peux pas supprimer mon identité palestinienne, car elle fait partie de ma vie quotidienne, de ma mémoire, de mes références… Toute mon enfance s’est déroulée là-bas. C’est une chose que je n’ai pas choisie, mais elle est en moi, et je ne la renie pas. En revanche, le cinéma est une identité que je me suis créée. Parfois, il arrive que cette identité-là soit la plus importante.

C’est la question de l’autonomie de l’art que vous soulevez…

Je me retrouve malgré moi lié au pays dont je viens. C’est pour cela qu’un cinéaste ou un artiste doit avoir une vie riche, diverse, ouverte. À ­l’issue d’une projection de Fix me , un jeune spectateur canadien m’a dit : « En voyant votre film, j’ai eu l’impression de me retrouver dans chacune des scènes. J’ai eu la sensation d’être plus proche de vous que de ma ­propre famille, alors que je viens d’une famille juive. » C’est le genre de réaction qui me donne beaucoup de satisfaction. Je ne suis pas seulement un sujet qu’on voit de loin. Quelqu’un d’une autre culture peut aussi se retrouver sur l’écran. Il y a donc un espace que l’on peut partager en tant qu’êtres humains. C’est pourquoi je pense que l’art n’est pas vertical, il est horizontal.

[^2]: L’interview a eu lieu le 19 mai.

Propos traduits de l’arabe par Palmyre Badinier
Culture
Temps de lecture : 4 minutes
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