L’Espagne dans le collimateur de la crise

Longtemps montrée en exemple, l’Espagne est aujourd’hui l’un des maillons faibles de l’Europe. Le Fonds de stabilisation créé par l’UE rassure les marchés, pas les peuples. Des solutions justes pourraient éviter un plan d’austérité généralisé à toute l’Europe.

Jean Sébastien Mora  • 13 mai 2010 abonné·es
L’Espagne dans le collimateur de la crise

Dans le royaume ibérique, le « pointage mensuel » est indispensable pour obtenir les allocations chômage. À Madrid, dans certains quartiers comme Vallecas, devant l’Inem (l’agence pour l’emploi), le temps d’attente dépasse souvent les deux heures. La file de demandeurs d’emploi s’allonge dans la rue, réveillant les représentations des récessions économiques passées. L’Espagne semblait plus à l’abri que son voisin portugais de la contamination de la crise grecque. Mais l’explosion de son chômage, dont le taux a dépassé la barre symbolique des 20 % fin avril, la menace d’un dérapage vertigineux. Une évolution d’autant plus brutale que le taux en question avait atteint un plancher historique de 7,95 % fin 2007. Depuis, la crise et, surtout, l’éclatement de la bulle immobilière ont fait entrer l’Espagne en récession fin 2008. Certes, comme l’explique Antonio Muñoz, journaliste économique au quotidien Publico, « l’Espagne n’est pas la Grèce. Elle n’a pas caché sa dette publique et dispose, en outre, d’un endettement bien inférieur (60 % contre 115 % du PIB) ».

Cependant, le contexte d’instabilité qui pèse sur le pays depuis plus de deux ans se fait maintenant largement ressentir dans la société espagnole. À Lavapies, au centre-ville de Madrid, la population se compose principalement de jeunes et d’immigrés : « La situation est devenue très difficile, je n’ai plus de travail depuis trois mois », témoigne Alejandro, un Équatorien d’une quarantaine d’années. Hébergé par sa nièce, il ne voit plus d’autres solutions, comme beaucoup d’immigrants, que de rentrer dans son pays d’origine. Ainsi, pour la première fois depuis treize ans, le nombre d’immigrés baisse dans l’État espagnol. Le secteur de la construction est le principal responsable : à l’époque de la bulle immobilière, sa part dans le PIB était de 12 %, soit deux fois plus que dans la plupart des autres pays européens. Après la Chine, l’Espagne était alors le ­second consommateur de ciment au monde. Depuis, le bâtiment a perdu 1 million d’emplois, dont 370 000 qui étaient occupés par des étrangers. Selon Antonio Muñoz, la situation était largement ­pré­visible : « Endettés sur cinquante ans et confrontés à une inflation galopante, beaucoup d’Espagnols envisageaient les limites du système, mais une minorité s’est enrichie de manière scandaleuse. » On estime aujourd’hui à 1,1 million les logements invendus en Espagne. Pour les immigrés, à ce contexte de chômage, s’ajoute une radicalisation de la société : début mars 2010, le quotidien El Pais publiait une étude du Centre de recherche sociologique (CIS) dans laquelle on pouvait lire que 77 % des Espagnols pensent « qu’il y a trop d’immigrés » (28 % en 1996). Le 26 juin 2009, le gouvernement a promu une loi qui accroît les sanctions à l’encontre des étrangers en situation illégale, autorisant notamment une rétention administrative jusqu’à 72 jours.

La jeunesse constitue l’autre population souffrant beaucoup de la récession, une crise quasi structurelle pour toute une génération. En Anda­lousie et aux Canaries, le taux de chômage dépasse les 27 %, mais, surtout, il touche entre 40 et 45 % des moins de 30 ans. Du fait des salaires plafonnant à 900 euros et du prix élevé des loyers, la colocation est généralisée, mais l’occupation d’immeubles inhabités est aussi très fréquente. Andrea, une journaliste âgée de 30 ans, vit dans un des nombreux squats de Lavapies : « C’est un phénomène inédit : la jeunesse actuelle est la plus formée et la plus éduquée, de par les études universitaires poussées et l’ouverture vers l’extérieur. Elle n’en demeure pas moins la génération qui, historiquement, est la plus exploitée et la plus soumise », s’indigne-t-elle. En Espagne, dans les secteurs relatifs à la culture, l’art ou le journalisme, dans beaucoup de cas, on travaille gratuitement pour se forger un curriculum vitae. Après avoir été marqués par les affrontements en marge des manifestations en Grèce, certains jeunes Madrilènes rêvent à leur tour de crier « Voleurs ! Menteurs ! » à l’attention des politiques. En effet, en plein scandale du « Caso Gürtel », la classe politique espagnole pâtit d’affaires de financements illégaux de partis. Par ailleurs, la disproportion du développement urbain de la communauté autonome de Madrid est récurrente dans les discours critiques. Financé grâce à l’argent public, il aurait notamment accéléré la ségrégation sociale et promu le modèle du « tout voiture [^2] ».

En marge du 1er mai, 4 000 personnes ont occupé l’hôtel de luxe Mandarin, à Barcelone, afin de dénoncer le fossé qui se creuse dans la société. Mais seulement 20 000 personnes ont défilé dans les rues de Madrid. En dépit d’un contexte social très dur, David Dominguez, doctorant en philosophie politique à l’université Complutense, constate que les manifestations de mécontentement restent minoritaires et peu comparables à la Grèce : « Zapatero a gagné le soutien des masses progressistes avec des lois typiquement réformistes : la légalisation du mariage homosexuel, la réduction de l’âge de l’avortement, etc. Ainsi, on ne lui a pas tenu rigueur quand il est venu en aide aux banques et lorsqu’il a accepté les moyens préconisés par le patronat en termes de code du travail. » L’Espagne présente d’ailleurs la caractéristique de ne pas avoir connu de grève massive en ­quatre ans : « Avec 20 % de chômage, les syndicats majoritaires, paradoxalement, sont totalement soumis au gouvernement. De plus, en raison de la mosaïque des contrats spécifiques et plus généralement d’éléments caractéristiques de la postmodernité, les salariés ont perdu la notion de classes », conclut-il.

En réponse à la crise, le Premier mi­nistre, José Luis Zapatero, a présenté un plan d’austérité en janvier dernier. Après une explosion du déficit public à 11,2 % du PIB en 2009, il prévoit de le ramener « à moins de 3 % » en 2013. Le gouvernement est convaincu de l’efficacité du plan et a rejeté la semaine dernière l’idée que l’Espagne puisse être à son tour contrainte de faire appel à l’aide internationale. Beaucoup plus ­souple, et donc mieux accepté que son équivalent grec, le plan d’austérité a pourtant déclenché de vives critiques au sein de la gauche. Vicenç Navarro, professeur d’économie appliquée à Barcelone [^3], estime que le gouvernement social-démo­crate de ­Zapatero, empreint d’idéologie libérale, poursuit une politique erronée consistant en une réduction des emplois et des ­dé­penses publiques. L’Espagne est le pays de l’Europe des quinze présentant le plus faible taux d’emplois public (6 % contre 17 % en Finlande ou 10 % en France), et l’universitaire considère que le problème majeur vient du chômage et, donc, que la priorité de l’État devrait être la création d’emplois publics. « L’administration Obama a pris plusieurs mesures dans ce sens, explique Navarro. Ce choix politique a pour avantage la création rapide d’emplois, tout en donnant du travail aux catégories les plus touchées par le chômage et en créant des activités qui profitent au plus grand nombre. »

Mario Dominguez Sanchez, professeur de sociologie à l’université Complutense, ajoute que la peur des marchés est surtout liée à la précarité de la banque d’Espagne, très affaiblie par les prêts impayés et le nombre faramineux de logements construits et non vendus. « Il y a une crise de liquidités. Si une grande banque s’écroule, l’effet domino sera ­terrible car le fonds de garantie de dépôt est très faible », explique-t-il. Après six trimestres consécutifs de baisse, dans son bulletin économique mensuel, la banque d’Espagne a ­annoncé vendredi 7 mai que, au premier trimestre, le PIB a augmenté de 0,1 %. Selon elle, le pays serait donc en phase de sortir de la récession. Cependant, ­l’économie ibérique affiche toujours un recul de 1,3 %, et l’agence ­d’évaluation financière Standard & Poor’s prédit que la croissance réelle du PIB espagnol sera en moyenne de 0,7 % par an de 2010 à 2016. L’avenir économique de l’Espagne reste donc très incertain. Bruxelles y sera très attentive les prochaines semaines.

[^2]: Madrid, la suma de todos ?. Observatorio metropolitano, Traficantes de Sueños, 2009.

[^3]: El Subdesarrollo social de España. Causas y Consecuencias, Vicenç Navarro, Anagrama, 2006.

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