Donner la parole au citoyen

Il faut permettre à des jurys populaires de formuler des recommandations concernant les choix de société liés aux politiques scientifiques.

Jacques Testart  et  Fabrice Flipo  • 3 juin 2010 abonné·es

L’éthique scientifique voudrait que les scientifiques s’en tiennent d’abord aux faits, tous les faits mais rien que les faits, le savoir qu’ils en tirent dépendant de leur propre vision du monde. Le débat sur les priorités et sur les valeurs devrait être soigneusement séparé, sur un plan institutionnel. Il n’est pas acceptable que les mêmes personnes s’expriment sur un sujet et sur ­l’autre sans changer de casquette, laissant croire que la question des priorités peut aussi être tranchée de manière scientifique. Que cela se produise montre à quel point notre démocratie est mal en point. Qu’il s’agisse des médias et des éditeurs, qui se renvoient la balle et considèrent qu’une opinion d’Allègre vaut bien une opinion de Godard, et qu’une opinion de la société civile organisée (comme celle des ONG) ne vaut rien ; de la représentation, qui ne se saisit pas du dossier ; ou des corps intermédiaires qui, telle l’Ademe, n’informent le citoyen que dans la mesure où cela ne dérange pas les intérêts bureaucratiques de l’État et de ses champions industriels, tout concourt à mettre le citoyen en situation de subalterne : tout le monde parle en son nom, mais personne ne se soucie de connaître son avis.
Nous pensons au contraire que le citoyen ordinaire, celui qui n’a pas d’autorité scientifique ni aucun intérêt direct à une position ou à une autre, doit être replacé au centre des débats. Plutôt qu’être l’arène pour une bataille entre arguments scientifiques (lesquels devraient trouver place dans les journaux spécialisés suivant les règles habituelles de la communauté scientifique), les médias devraient aborder des questions telles que la critique des procédures d’expertise et de décision collective. Sans ce pas de côté, le citoyen continuera d’être posé en spectateur d’un match dont l’enjeu est pourtant de décider de son avenir. Les politiques scientifiques et techniques, et tous les choix de société qu’elles impliquent, continueront de se faire sans lui.
La complexité de l’enjeu est un faux problème. Une affaire criminelle n’est pas moins complexe, la décision finale revient pourtant à un jury populaire composé de non-spécialistes tirés au sort. Le tirage au sort est une procédure qui devrait être remise au goût du jour. L’exemple de la conférence de citoyens organisée sur le thème « changements climatiques et citoyenneté » par la Commission française du développement durable en 2002 l’a bien montré. Les citoyens ont parfaitement compris les enjeux et ils ont été capables de faire des recommandations dont la cohérence vaut bien celle de nos experts officiels. À la différence de ces derniers, toutefois, leur avis a été ostensiblement ignoré par les médias. Qui a cherché à améliorer l’information du citoyen dans ses choix quotidiens ? Principalement les associations et ONG, avec qui nos experts ne veulent surtout pas être confondus. Qui sont les associations et ONG ? Des citoyens engagés. Les Claude Allègre, François Ewald, Henri Atlan voient en revanche leurs papiers publiés avec empressement, au nom de leur autorité scientifique, qui ne justifie pas leurs propositions concernant la société.
La procédure utilisée lors de la conférence de citoyens ne permet pas de déterminer les faits mais de les évaluer, et d’en tirer des propositions raisonnables en tenant compte des contradictions scientifiques comme des contraintes sociales. Elle ne peut remplacer la représentation nationale, qui décide in fine, mais peut influencer les choix qui sont faits par chaque citoyen dans son quotidien. En effet, les propositions d’un tel jury, informé et dénué de conflits d’intérêts (1), sont éminemment crédibles pour toute la population et constituent une aide pour les choix individuels autant que pour les choix politiques. Il est urgent de se saisir des propositions qui sont faites, notamment par la Fondation Sciences citoyennes pour légaliser cette procédure (2).

(1) jacques.testart.free.fr/index.php?post/texte775
(2) http://sciencescitoyennes.org/spip.php?
article1645

Société
Temps de lecture : 4 minutes

Pour aller plus loin…

À la maison, à l’école, en ligne ou dans la rue : les violences LGBTIphobes sont partout
Violences 17 mai 2024 abonné·es

À la maison, à l’école, en ligne ou dans la rue : les violences LGBTIphobes sont partout

Deux rapports, l’un de SOS Homophobie, l’autre de l’Observatoire LGBTI+ de la Fondation Jean Jaurès révèlent, en cette Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, l’insécurité dans laquelle vivent les personnes LGBT et ce, dès leur plus jeune âge.
Par Hugo Boursier
Mobilisations étudiantes pour Gaza : « Un véritable tournant répressif »
Jeunesse 17 mai 2024 abonné·es

Mobilisations étudiantes pour Gaza : « Un véritable tournant répressif »

Multiplication des interventions policières, fermeture des lieux d’études, annulation ou interdiction de conférences : la répression des étudiants en raison de leur mobilisation pour le peuple palestinien est devenue la seule réponse des universités.
Par Léa Lebastard
« L’inceste, c’est toute une vie de silence »
Entretien 16 mai 2024 abonné·es

« L’inceste, c’est toute une vie de silence »

Dans un entretien donné à Politis, l’anthropologue Dorothée Dussy décrit les mécanismes du silence autour de l’inceste empêchant les victimes d’être entendues.
Par Pauline Migevant
Violences sexistes et sexuelles : pour prolonger notre numéro spécial
Conseils 16 mai 2024

Violences sexistes et sexuelles : pour prolonger notre numéro spécial

Politis vous propose une sélection d’essais, de livres, de podcasts, de documentaires, etc. et une liste d’associations d’aide aux victimes, en complément de son numéro spécial, consacré à la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles, à retrouver sur notre boutique et sur notre site.
Par Politis