L’impossible deuil d’une mère

Le fils de Nacéra Dutour a disparu à Alger en 1997. Avec d’autres familles touchées par des drames semblables à la fin des années 1990, elle se bat contre le silence et l’oubli.

Meriem Laribi  • 21 octobre 2010
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L’impossible deuil d’une mère

Dans une cour tout en longueur du Xe arrondissement de Paris, des bureaux bordent les pavés fleuris. On devine des silhouettes d’architectes, de couturiers, puis, à gauche, derrière une vitre, un interminable trombinoscope couvre un mur. C’est ici. Cheveux miel coupés au carré, lunettes rouges, tout de noir vêtue, Nacéra Dutour sourit et raconte, sans une once de lassitude, l’histoire qu’elle répète depuis treize ans. N’oublier aucun détail de ce 30 janvier 1997 et de ce qui a suivi. Ne pas perdre la mémoire pour ne pas perdre la tête. Telle semble être son obsession. L’histoire, maintenant : c’est le mois du ramadan en cette année 1997, dans un quartier populaire de la banlieue d’Alger. Il est 15 heures. Amine, 21 ans, fils de Nacéra, sort de chez lui pour retrouver deux amis et acheter des gâteaux. Il ne rentrera pas. Trois jours passent, aucune nouvelle ne parvient à la famille. Au quatrième jour, une jeune fille du quartier vient raconter la scène vue de son balcon : trois hommes en costume-cravate ont forcé le jeune homme à monter dans une Nissan blanche et ont démarré en trombe. Une histoire comme des milliers d’autres en Algérie, à la fin des années 1990. En pleine rue, en plein jour, un enlèvement, puis le silence, l’impunité.

Huit mille personnes concernées ont été recensées par le Collectif des familles de disparus algériens (CFDA) (1), dont Nacéra Dutour est la porte-parole. Ces familles se rassemblent à Alger tous les mercredis depuis plus de dix ans, qu’il pleuve ou qu’il vente, devant le siège de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH). Soudain, le 4 août 2010, pour une raison inconnue, le rassemblement est interdit et les forces de l’ordre procèdent à une dispersion brutale : « Ça m’a fait mal ! Je me suis dit que mon fils était mort ce jour-là. Je ne sais pas pourquoi. On en a vu de toutes les couleurs, mais là, qu’ils nous interdisent de nous retrouver, c’était trop ! » Le mercredi suivant, même scénario. Nacéra, comme d’autres mères, a reçu des coups : « Je n’ai rien senti » , affirme-t-elle.

À la fin des années 1990, l’Algérie sort d’une décennie marquée par un conflit opposant les forces de sécurité et les milices armées par le gouvernement aux groupes armés islamistes. Près de 200 000 personnes ont été tuées, et plusieurs milliers d’autres ont disparu. Ces disparus, enlevés par des agents de l’État, étaient soupçonnés de soutenir de près ou de loin les Groupes islamistes armés (GIA). Sans qu’aucune preuve ne soit fournie par les autorités. « Lorsque nous avons voulu nous allier aux associations des victimes du terrorisme, on nous a dit : “vous êtes les familles des égorgeurs” , se souvient Nacéra. Mais nous avons finalement réussi à créer une coalition. Les familles de disparus sont généralement pauvres. Il est vrai que beaucoup avaient un membre qui était au maquis. On a fait payer les familles en enlevant l’un des leurs. On m’a dit : “votre fils a dû monter au maquis”. Je ne peux pas l’imaginer. Amine était toujours amoureux, il écoutait Cheb Hasni [^2]. Je le taquinais en disant : “Tu es encore amoureux ? Qu’est-ce qui se passe ? Elle ne veut pas te voir ? Ses parents ne te laissent pas ?” Il répondait : “Oh, arrête maman !” Il était gêné » , se souvient-elle en souriant, comme si l’anecdote datait d’hier. Après un court silence, Nacéra poursuit : « De toute façon, même s’il est mort, il restera toujours vivant pour moi… Je ne suis pas d’accord ! » Jusqu’à présent, aucun représentant de l’État n’a été capable de donner une explication valable aux familles, ni même une bribe d’information. La plupart ne savaient pas ou ne voulaient pas : « “Il faut tourner la page”, nous disent-ils. Comme si nos enfants n’avaient jamais existé ! Je l’ai porté, cet enfant, je peux vous dire qu’il existe ! »

La coalition d’associations a produit un avant-projet de Charte pour la vérité, la paix et la justice, sorte de contre-charte qu’elles opposent à celle pour la Paix et la réconciliation nationale instaurée par le président Abdelaziz Bouteflika en 1999. Ce texte avait marqué le commencement du processus d’amnistie pour les terroristes ainsi que pour les crimes commis par des agents de la sécurité nationale. Conséquence, les dépôts de plainte contre un agent de l’État sont automatiquement déclarés irrecevables, ce qui rend toute démarche judiciaire impossible pour les familles. L’État algérien n’a ouvert aucune enquête sérieuse pour faire la lumière sur le sort des disparus.

Les familles se font peu d’illusions mais veulent savoir la vérité. Qu’est-il arrivé à leurs proches ? Où sont les corps ? En guise de réponse, l’État propose une indemnisation afin de clore les dossiers. Indemnisation conditionnée par une procédure judiciaire de reconnaissance du décès de la personne disparue. Un certain nombre de familles ont accepté, beaucoup ont refusé : « Ce n’est pas parce qu’on accepte l’argent qu’on ne veut plus de la vérité ou que nous avons oublié nos enfants, précise Nacéra, qui pour sa part a refusé. Au nom de toutes ces familles, je hante les couloirs du palais des Nations unies à New York et ceux de la Commission des droits de l’homme à Genève. » Elle a mobilisé Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme et d’innombrables organisations non-gouvernementales. Bien entendu, cela n’a rien changé, et a même attisé la colère des autorités algériennes : « Elles nous traitent de pleureuses et disent que nous n’aimons pas notre pays, que nous leur faisons honte et que nous salissons l’image de l’Algérie. L’image, il n’y a que cela qui compte. »

Dans un documentaire réalisé par Alberto Bougleux, Chanson pour Amine [^3], Nacéra apostrophe une autre mère de disparu : « Il ne faut pas dire [aux représentants de l’État] : “On vous demande de nous aider.” Il ne s’agit pas d’aide. C’est leur travail ! S’ils ne peuvent pas le faire, qu’est-ce qu’ils font là ? » « Quand mon fils a disparu, j’allais voir des voyantes , nous confie Nacéra avec dérision. Elles me disaient : il va revenir. Je payais 400 ou 500 francs à l’époque, et je ressortais contente. Une fois, un voyant m’a dit : “Non, je ne le sens pas, il n’est plus de ce monde.” Je me suis mise à trembler, je ne pouvais accepter cette idée. Alors je suis allée en voir un autre qui m’a dit le contraire. J’étais soulagée. »

[^2]: Chanteur de raï célèbre pour ses chansons d’amour mélancoliques.

[^3]: Une projection/débat aura lieu le 25 octobre à 20 heures, en présence de Nacéra Dutour, au cinéma Le Brady, 39, bd de Strasbourg, 75010 Paris.

Temps de lecture : 6 minutes
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