Sarkozy invente le délit de sale gosse

Les récentes Assises de la prévention de la délinquance juvénile témoignent d’une volonté de répression qui ne dit pas son nom, dans la droite ligne du discours de Grenoble du Président.

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Les Assises pour la prévention de la délinquance juvénile se sont tenues à Paris le 14 octobre. La novlangue est connue : la « prévention de la délinquance » n’est que la dénomination soft de la politique sécuritaire et discriminatoire de Nicolas Sarkozy vis-à-vis des jeunes de banlieue qui ne filent pas droit. Élaborée loi après loi depuis 2007, elle s’inspire des théories fumeuses des artisans de la répression active des enfants soupçonnés de déviance. C’est la politique de la « détection précoce dès le plus jeune âge » des comportements « s’éloignant de la courbe du droit chemin »  1. Absentéisme, échec scolaire, insultes, comportements agressifs, mais aussi contexte familial sont passés au crible et interprétés comme signes avant-coureurs de délinquance. À la manœuvre de cette répression qui ne dit pas son nom, le sarko-socialiste et ex-maire de Mulhouse Jean-Marie Bockel, le « sécuritaire de gauche » , comme il se définit lui-même. Missionné par le Président après le discours de Grenoble, il a mis du cœur à l’ouvrage : auditions d’une soixantaine de « grands témoins » triés sur le volet – politiques et professionnels de la jeunesse comme caution –, déplacements en France et en Europe, et « Assises publiques », en réalité plutôt confidentielles et sur invitation. Le rapport final sera remis cette semaine à Nicolas Sarkozy.

Ces assises ont été l’occasion pour quelques-uns des « grands témoins » réputés pour leur expertise ès jeunes – Éric Ciotti, Luc Chatel, Nadine Morano, Jean-François Copé, Jacques Alain Benisti, Alain Bauer, maires membres du très sécuritaire Conseil national des villes (CNV), procureurs ou préfet de police de Paris – de préciser qui sont ces jeunes qu’il faudrait sauver d’un devenir forcément délinquant. À les entendre, des jeunes originaires des banlieues et pas-Français-de-souche qu’il convient de rééduquer au plus vite. Comment ? En obligeant, par exemple, enfants et parents à aimer la langue, la culture et le patrimoine de notre pays. Car chez ces gens-là, dixit Xavier Lemoine, maire de Montfermeil et vice-président du CNV, ça « parle sabir » et ça regarde le Net et la télé de là-bas. Sinon, selon Sonia Imloul (cofondatrice de Respect 93 et membre de l’Institut Montaigne), ce sera « problème à 5 ans, décrochage en 6e et délinquance à 13, on connaît ! » . Les méthodes « nouvelles » suggérées tiennent de la vieille soupe : bureau des familles censé miraculeusement régler détresses conjugales, addictions et surendettement, contrat de responsabilité parentale (précédant la très pédagogique suppression des allocations), policier référent et avocat dans l’enceinte de l’école, contrats locaux de sécurité, centres éducatifs fermés, etc. Main sur le cœur, ces tribuns humanistes ont insisté sur l’indispensable coproduction de la « prévention de proximité » . Avec dans le rôle de partenaires obligés : maires, inspecteurs d’académie, enseignants, juges pour enfants, travailleurs sociaux et de la protection de l’enfance, qui tous devront « partager » informations, fichiers et secrets professionnels.

Voilà qui rappelle la très répressive Loi prévention de la délinquance (LPD) de 2007, dont le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, avait promis qu’elle éradiquerait enfin le mal, « secret partagé » aidant. Sorties par la porte, ces mesures reviennent aujourd’hui par la fenêtre. Sous couvert de « lutte contre le décrochage scolaire » , nouveau motto que tous les acteurs sont priés d’adopter, on assiste au retour du « dépistage précoce » et de son outil indispensable, le croisement tous azimuts de fichiers scolaires et ­extra­scolaires. Et cette fois-ci, ce ne sont plus les maires mais les préfets qui seront placés à la tête de cette noble lutte. Dans un communiqué commun, syndicats et professionnels de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) dénoncent « une opération de ­communication » , « une obsession du pénal entraînée par le dogme de “la tolérance zéro” » et le démantèlement « d’autres modes de prise en charge (lieux de vie, prise en charge des jeunes majeurs…) au profit de structures pénales extrêmement coûteuses, comme les centres éducatifs fermés et les établissements pénitentiaires pour mineurs » . La main sur le cœur, Jean-Marie Bockel a clôturé les Assises par un vibrant : « C’est avec l’amour et la loi que nous parviendrons à aider ces jeunes. » Mais les moyens financiers à mobiliser n’ont pas été évoqués. Au ministère de la Justice, on confirme bien que la commande de l’Élysée inclut « un diagnostic et des propositions, mais pas de budget » . Et qu’ « il n’y a aucun lien entre ce rapport et le bilan de l’application de la LPD » , que le ministère de l’Intérieur prépare en toute discrétion.

Après le discours de Grenoble, Brice Hortefeux a en effet demandé aux préfets une enquête expresse sur le travail des maires, visiblement soupçonnés de ne pas assez « prévenir » la délinquance. Une enquête qui a irrité certains édiles, comme celui de Blois. Dans une lettre au préfet du Loir-et-Cher, Marc Gricourt (PS) s’interroge « sur l’utilité – et l’utilisation par le ministère de l’Intérieur – d’un questionnaire dont le fond et la forme mélangent allègrement les outils de prévention aux actions de répression » . Pour lui, le maire n’a pas à s’immiscer dans la vie privée de ses administrés, ni dans l’activité des professionnels de l’enfance ou de justice. Mais, comme il le relève aussi, le fait que l’enquête « laisse entendre que seul le maire aurait des responsabilités en matière de sécurité » pourrait bien préfigurer les sanctions financières pour les maires « moins-sécurisants », annoncées par Christian Estrosi cet été. Et ces « mauvais maires » pourraient bien être désignés comme responsables de l’échec des engagements de Nicolas Sarkozy en matière de baisse de la délinquance.


  1. Voir le rapport Benisti sur la prévention de la délinquance de 2006 et le rapport de l’Inserm sur « les comportements déviants », dénoncés par les professionnels de la santé et du social. 


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