Le grand retour des paradis fiscaux

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


« Il n’y a plus de paradis fiscaux ; les paradis fiscaux, le secret bancaire, c’est fini » , déclarait Nicolas Sarkozy après le G20 de Londres en 2009. Une réalité ? Plutôt une imposture, mise en lumière par de nombreux rapports indépendants. Le dernier en date, intitulé l’Économie déboussolée 1, vient d’être publié par le CCFD-Terre solidaire. L’ONG chrétienne décortique les décalages entre l’économie réelle et les « indicateurs qui guident le G20 et les institutions financières internationales » . Et désigne les fauteurs de troubles : les paradis fiscaux, qui, contrairement à ce qu’a affirmé le chef de l’État, ont survécu à la crise, et se portent même très bien.

Ainsi, ces territoires demeurent « les plus gros investisseurs du monde ». Selon les estimations de l’ONG, chacun des 22 000 habitants des îles Vierges britanniques a ainsi investi – en théorie – 589 000 euros dans les dix plus puissantes économies mondiales ! Et le petit Luxembourg est le premier investisseur en France… Les investissements en provenance des îles Vierges, des îles Caïmans, du Luxembourg, de l’île Maurice et des Pays-Bas « pèsent 1,7 fois plus que [ceux des] États-Unis et 3 fois plus que [ceux du] Japon, [de] l’Allemagne et [de] la France réunis » … Ces modestes pays seraient-ils peuplés de milliardaires ? Ils abritent seulement 14 des 500 plus grosses entreprises mondiales et ne représentent que 1 % du PIB mondial. « Les miroirs déformants que sont les paradis fiscaux renvoient une géographie mensongère de l’économie mon­diale » , commente l’ONG.

Ces importants flux financiers proviennent des nombreuses filiales installées par les grands groupes dans ces zones offshore : près de 5 000, soit 21 % de leurs filiales. Les citoyens ou les actionnaires n’ont aucun moyen de localiser avec certitude ces activités. Un exemple ? « Parmi les 712 filiales consolidées dans ses comptes annuels, le géant pétrolier français Total n’indique que le nom de 217 filiales, sans même donner leur lieu d’implantation : l’actionnaire est condamné à deviner la localisation à partir du nom des filiales. » Et les banques participent à cette opacité.

Cette économie offshore a d’autres conséquences désastreuses, insiste le CCFD-Terre solidaire. Les multinationales et les banques « créent une déconnexion entre activité réelle et comptable, localisant ainsi de façon artificielle la richesse produite dans les territoires fiscale­ment avan­tageux » . Les beaux engagements des sommets du G20, à la suite de la crise financière, masquent une massive évasion fiscale des multinationales, laquelle « fait perdre aux pays en développement 125 milliards d’euros de recettes fiscales [par an], soit 4 fois le montant nécessaire estimé par la FAO pour éradiquer la faim. De quoi émettre des doutes sur les bienfaits supposés des stratégies préconisées par les institutions internationales, faisant de l’accueil des investissements étrangers l’alpha et l’oméga des politiques de développement » , constate le CCFD-Terre solidaire.

La Commission européenne a lancé une consultation destinée à recueillir l’avis des parties prenantes autour de l’idée de demander aux entreprises de présenter leurs activités et leurs résultats pays par pays. Elle s’achève le 22 décembre. Avec ­d’autres organisations, le CCFD exige de « mettre fin aux sociétés écrans » , et de « renforcer les sanctions contre la criminalité économique et financière » . En parallèle, une vingtaine d’organisations syndicales, associatives et environnementales françaises ont lancé un « appel à mobilisations face aux G8 et G20 en France en 2011 On peut lire cet appel sur les sites des organisations signataires, notamment, Emmaüs International, Transform !, Peuples solidaires, France Amérique latine, CCFD, Les Amis de la Terre, Crid, Attac, etc. » . Pour elles, « les sommets passent, et les crises économique, financière, écologique et sociale persistent. Les derniers G8 et G20 (de Pittsburgh en 2009 et de Toronto en 2010) n’ont apporté aucune réponse réelle à ces crises. Au contraire, tout laisse à penser qu’ils ont d’abord cherché à relégitimer les acteurs et les mécanismes à l’origine de ces crises, tout en faisant payer la note aux citoyens » . L’Union européenne et, surtout, Nicolas Sarkozy, qui présidera les sommets du G8 (en juin) et du G20 (en novembre), entendront-ils ces appels à la raison ? Ou l’économie demeurera-t-elle totalement déboussolée ?


  1. L’Économie déboussolée : multinationales, paradis fiscaux et captations des richesses, rapport téléchargeable sur le site du CCFD-Terre solidaire, http://ccfd-terresolidaire.org/ewb_pages/i/info_2378.php 


Haut de page

Voir aussi

Le goût subtil de la gentrification

Société
par ,

 lire   partager

Articles récents