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Tunisie : Ben Ali, complice objectif de Ben Laden

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Tous les observateurs avertis de la société tunisienne se souviennent de la terrible phrase de Jacques Chirac prononcée lors d’une visite officielle au « pays du jasmin », en décembre 2003 : « Le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat. De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est en avance sur certains autres pays. » Cette phrase vaut politique étrangère, et le président Sarkozy est resté sur la même ligne que son prédécesseur : soutien total au régime Ben Ali. Outre l’arrogance affichée à l’égard des citoyens tunisiens réduits à l’état de consommateurs passifs et de clients heureux d’un régime supposé bienfaiteur, la déclaration de l’ancien président français apparaît plus que jamais démentie par les mouvements sociaux qui secouent la Tunisie depuis 2008.

Car, si la tournure dramatique des récents événements de Sidi Bouzid (plusieurs dizaines de morts, des suicides et des centaines de blessés) a contribué à réveiller l’esprit critique des médias européens et de quelques leaders d’opinion qui découvrent sur le tard l’envers du décor du « modèle tunisien », force est de constater que les protestations sociales ne datent pas d’aujourd’hui et qu’elles couvaient déjà depuis plusieurs années. La révolte du bassin minier de Gafsa qui s’est étendue sur plus de dix mois (2008-2009) et a mobilisé quotidiennement des milliers de manifestants était annonciatrice des mouvements actuels. L’image d’un jeune diplômé chômeur de 26 ans choisissant de s’immoler par le feu devant l’un des symboles du pouvoir autoritaire (le siège du gouvernorat) a sans doute ému les esprits occidentaux, mais sur un registre principalement compassionnel qui empêche de mesurer toute la portée politique de ces mouvements sociaux.

Ce n’est pas simplement un modèle qui s’effondre sous nos yeux (la Tunisie « dragon du monde arabe »), c’est la prise de conscience que les fondations de la « maison Ben Ali » étaient d’entrée pourries et qu’elles ne pouvaient conduire qu’à la situation dramatique que nous vivons actuellement. De ce point de vue, il faut admettre que les acteurs et les observateurs de la vie publique tunisienne ont péché par cécité, analysant les enjeux politiques à travers un prisme élitiste, refusant d’entendre la colère montante du « petit peuple », vivant en marge du réseau des ONG internationales et des associations des droits de l’homme.

La révolte est venue de là où on ne l’attendait pas forcément : des régions oubliées de l’intérieur du pays et des couches les plus défavorisées de la population, que l’on a trop souvent présentées comme passives et rendues captives par le clientélisme d’État déployé par le régime du général Ben Ali. Il s’exprimait même chez certaines élites tunisiennes, y compris celles appartenant à l’opposition indépendante, une certaine forme de mépris pour ces « Tunisiens de l’intérieur », ces ploucs de l’Ouest et du Centre (les « nouzouh » comme on dit en dialecte tunisien) qui étaient vus comme des ignares sur le plan politique ou, pire, comme des collaborateurs du régime autoritaire en raison de leur forte présence dans les forces de police et dans les petits emplois administratifs liés à l’appareil d’État. Il est vrai que l’hypothèque islamiste a largement contribué à cet aveuglément collectif des acteurs politiques tunisiens.

Du côté des pro-régime, comme chez certains opposants, l’essentiel des débats a tourné autour de l’inclusion/exclusion des islamistes du jeu politique national, avec l’idée que les « Khouanjis » (les Frérots) constituaient la principale force dormante, susceptible de revenir prochainement sur la scène politique. Ce débat stérile a d’ailleurs été largement instrumentalisé par le pouvoir benaliste afin d’entretenir les divisions au sein de l’opposition et de retarder l’avènement de toute coalition protestataire unitaire. Les islamistes eux-mêmes se sont pris au jeu : de leur exil londonien, les dirigeants du parti Ennahda (Renaissance) ont continué à agir en acteurs hégémoniques, alors qu’en réalité ils ne représentaient plus rien politiquement depuis de très nombreuses années. Le parti islamiste légaliste de Rached Ghannouchi est complètement dépassé par les mouvements sociaux actuels, ne disposant d’aucun relais humain sur le terrain et n’ayant d’ailleurs aucune réponse à apporter aux « révoltés » de Sidi Bouzid, si ce n’est l’utopie d’une « économie islamique » mêlant des préceptes religieux aux recettes éculées du FMI.

S’il est exagéré de voir en ces mouvements sociaux la mort imminente du régime dictatorial et le début d’un processus révolutionnaire, ils traduisent en tout cas la fin d’un cycle politique dominé par l’équation « sécurité/redistribution sociale », inaugurée sous Bourguiba et reprise par son successeur Ben Ali. Le mythe de l’État providence tunisien chanté par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy s’est aujourd’hui effondré.

La vitrine de « bon élève maghrébin » de l’Union européenne s’est définitivement brisée dans le sang. En dépit de ses états de service sécuritaires, Ben Ali n’apparaît plus comme le meilleur rempart contre l’immigration clandestine et l’islamisme radical, phénomènes tant redoutés par les États européens. Par le vide politique qu’il a créé autour de lui depuis plus de vingt ans, en réprimant systématiquement toute forme d’opposition modérée, par une application fidèle et souvent brutale des méthodes néolibérales inspirées par la Banque mondiale (restructuration massive du service public), Ben Ali a fait le lit de mouvements protestataires incontrôlables, dont certaines forces politiques aux relents identitaires pourraient tirer profit dans les prochaines années. En cela, Ben Ali est bien le complice objectif de Ben Laden.


Vincent Geisser est chercheur au CNRS

Photo : Fethi Belaid / AFP

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