Une belle collection de timbres

« Shut Up and Dance », le deuxième enregistrement de l’Orchestre national de jazz de Daniel Yvinec, est un chef-d’œuvre de fusion.

Denis Constant-Martin  • 20 janvier 2011 abonné·es

En 1986, Maurice Fleuret, alors directeur de la musique et de la danse au ministère de la Culture, donna son accord à la création d’un Orchestre national de jazz (ONJ) qui bénéficierait d’une importante subvention de l’État, complétée par des parrainages privés. Depuis sa création, neuf directeurs, nommés par une association indépendante, se sont succédé et ont, chacun à sa manière, affirmé l’auto­nomie de l’ONJ. De François Jeanneau (1986-1987) à Daniel Yvinec, l’ONJ n’a jamais été au service d’une esthétique mais, au contraire, a constitué un cadre fournissant à des compositeurs et arrangeurs les moyens pour réaliser des œuvres originales avec les musiciens qu’ils jugeaient les plus aptes à leur donner vie.

L’ONJ est rapidement devenu un laboratoire où, dans une relative aisance matérielle, pouvaient être conduites des expériences musicales de nature très diverse, dont les résultats, dans presque tous les cas, ont rencontré un accueil chaleureux chez des auditeurs qui ne se limitaient pas au cercle des amateurs exclusifs de jazz.

Nommé en 2008, le bassiste et compositeur Daniel Yvinec a choisi pour former son ONJ un groupe de jeunes musiciens (entre 21 et 37 ans) caractérisés non seulement par leur compétence pluri-instrumentale mais aussi par des pratiques musicales ignorant les frontières entre genres.
Solistes émérites capables de s’investir totalement dans la production d’un son d’ensemble, ils font de l’orchestre une exceptionnelle palette de timbres, démultipliée par leur attirance pour les traitements électroniques. La première année de l’ONJ, Daniel Yvinec a permis de forger la cohésion du groupe dans des entreprises de réécriture musicale de l’histoire : autour de Robert Wyatt ( Around Robert Wyatt ), à la mémoire de Billie Holiday ( Broadway in Satin ), à quoi s’est ajoutée une bande sonore pour le Carmen muet de Cecil B. DeMille. Le projet 2010 fait entendre un ensemble parfaitement fondu, d’une rare habileté à traiter le temps en le colorant.

Shut Up and Dance (« Tais-toi et danse ») est le résultat d’une collaboration entre Daniel Yvinec, l’ONJ et le batteur-compositeur américain John Hollenbeck. Musicien tout-terrain, comme Yvinec et les membres de l’ONJ, Hollenbeck a travaillé aussi bien avec des « classiques » du jazz (Bob Brookmeyer) qu’avec des expérimentateurs comme Meredith Monk. Explorateur de rythmes marqué par le minimalisme atypique de Morton Feldman, il s’attache à donner aux dimensions temporelles de la musique une épaisseur de timbres moirés qui enluminent les parties solistes. Mélodies, harmonies et rythmes y sont indémêlables et la polyvalence des instrumentistes transmue cette intrication en une totalité mouvante qui ne cesse d’intriguer l’oreille en la séduisant.
L’ONJ présentera S hut Up and Dance à Strasbourg. Au Châtelet, à Paris, il donnera ce programme, mis en corps par la chorégraphe Blanca Li, et reprendra l’hommage à Billie Holiday, Broadway in Satin .

Culture
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