La révolution fragile

Denis Sieffert  • 17 février 2011 abonné·es

Que s’est-il passé en Égypte ? Si on regarde froidement les événements, si on compare l’état du pays à dix-huit jours d’intervalle, ce qu’il était le 25 janvier quand la place Tahrir a commencé à se remplir d’une foule héroïque, et ce qu’il est depuis le 11 février, on pourrait presque répondre : « Rien. » Certes, Moubarak est parti. Mais qui le remplace ? L’armée. Cette armée dont il était précisément le chef suprême. Et à la tête de cette armée, deux hommes, le maréchal Mohammed Tantaoui et le vice-président Omar Souleymane, qu’il avait lui-même mis en place, et qui ne sont pas précisément des tendres, et moins encore des démocrates. C’est la grande différence entre la Tunisie et l’Égypte. À Tunis, les caciques du régime ont été chassés. Au Caire, ils sont toujours là. À Tunis, le peuple a posé son veto au gouvernement provisoire qu’on voulait lui imposer. Au Caire, le seul éloignement de Moubarak, qui n’a pas même quitté le pays, a suffi à convaincre les manifestants de rendre la place Tahrir à ses embouteillages légendaires.

On s’étonne, vu de France, que cet immense mouvement populaire, que l’on n’hésite pas à qualifier de révolution, ait finalement accouché, en apparence, d’un aussi maigre résultat. Non, rien n’a changé. À ce détail près : le mouvement lui-même, l’irruption du peuple en politique. La suite dépend de la capacité de ce peuple à rester mobilisé. À ce sentiment de disproportion entre l’ampleur de l’insurrection et son issue provisoire, il faut répondre par l’histoire. Longtemps, l’armée égyptienne a représenté dans ce pays une force progressiste. C’est un coup d’État militaire conduit par le « Mouvement des officiers libres » qui a fait chuter la monarchie, en juillet 1952.
Et c’est un colonel, Gamal Abdel Nasser, principal animateur du mouvement, qui forgea les institutions actuelles, et qui incarna un socialisme au double visage. D’un côté, la réforme agraire et l’éducation ; de l’autre, un centralisme autoritaire, la persécution des Frères musulmans, mais aussi des communistes. Mais c’est surtout le nationalisme, le défi à l’Occident et la fierté d’une Égypte leader du panarabisme qui sont restés dans l’imaginaire égyptien. D’où, sans doute, cette étonnante confiance en l’armée. Paradoxalement, la révolution de janvier et de février 2011 scelle peut-être la fin de cette période historique de presque soixante ans. Cette confiance que le peuple accorde à l’armée repose sur la promesse de son effacement. La révolution n’est pas seulement dans ce qui s’est accompli. Elle est à venir, dans la rupture avec un nassérisme dont il ne restait plus que le centralisme et l’autorité. La dictature. On peut évidemment redouter que la restitution de la place Tahrir contre une promesse de démocratie soit un marché de dupes. Nous pensons pour notre part que là est le véritable danger couru par le mouvement populaire, et non dans le spectre agité chez nous des Frères musulmans. Il peut s’en passer des choses d’ici à ces élections promises pour dans quatre mois. Les grèves qui ont commencé en ce début de semaine dans les transports, dans les banques et dans le pétrole pour des augmentations de salaire et l’amélioration des conditions de travail ont été fraîchement accueillies par le Conseil suprême des forces armées, qui a estimé dans un communiqué que « ces protestations en ce moment délicat » avaient des « conséquences négatives pour le pays ».

La liberté est autorisée à condition de ne pas en abuser, semblent dire les militaires aux dirigeants syndicaux, qui émergent d’une longue nuit. Et pourtant, pour ce peuple si pauvre, des mesures immédiates de redistribution sont à la fois socialement indispensables, et politiquement aussi fortes que le départ de Moubarak. Elles donneraient à la révolution un véritable ancrage. Et à la liberté, tout son sens. Mais on perçoit bien que l’épreuve sociale qui se profile va constituer l’autre étape de la révolution. Et que son issue va dépendre de la façon dont le pouvoir provisoire va y répondre, mais aussi de la mobilisation sur ces questions des classes moyennes, qui ont constitué le fer de lance du mouvement de la place Tahrir. C’est dire si, à nos yeux, la victoire du peuple égyptien est encore fragile. Sans compter qu’on ne tardera pas à ressortir, avec la complicité des Occidentaux, le spectre des Frères musulmans, qui peut lui aussi justifier des remises en cause. Et pourtant, c’est à la fois l’avènement d’une démocratie sans restriction et un certain règlement de la question sociale qui peuvent le mieux affaiblir la « confrérie ».

Plutôt que d’ostraciser les Frères, il faut les intégrer au champ politique et mener une politique sociale qui réduise la part du caritatif. Autant dire que la révolution est tout entière en devenir. Elle a pour elle une dynamique qui s’étend d’ailleurs à tout le monde arabe. Plus la fameuse « contagion » agira et moins l’Égypte risquera un retour en arrière. En tout cas, ces événements ont fait naître un formidable espoir. Ils ne manquent pas d’enseignements jusque dans nos démocraties malades du sarkozysme ou du berlusconisme, les noms actuels de la corruption, de la vulgarité et du mépris des règles du droit. Rien n’étant simple, nous avons à l’intérieur de nos démocraties quelques traits caractéristiques des dictatures. Le spectacle de peuples qui se dressent et reprennent directement en main leur destin est toujours source de réflexion, sinon d’inspiration.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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