«Boxing Gym» : la boxe à visage humain

Frederick Wiseman montre la vie quotidienne d’une salle d’entraînement, entre ambiance familiale et engagement de soi.

Christophe Kantcheff  • 10 mars 2011
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«Boxing Gym» : la boxe à visage humain

Deux films américains sortent la même semaine, qui ont la boxe pour sujet : Fighter, de David O. Russel, et Boxing Gym, de Frederick Wiseman. On ne peut plus différents l’un de l’autre. Le premier est une grosse machine oscarisée (pour les seconds rôles masculin et féminin), dont l’enjeu véritable et trop attendu est une histoire familiale – les relations de deux demi-frères à problèmes entourés de sœurs furies –, les combats de boxe assurant le spectacle.

Le deuxième est l’œuvre d’un immense cinéaste, qui compte plus d’une trentaine de films, dont la plupart sont des documentaires. Boxing Gym se déroule exclusivement dans la salle d’entraînement de boxe éponyme, détenue par un ancien professionnel, Richard Lord, hormis quelques plans conclusifs très brefs sur Austin (Texas), pour indiquer la ville où l’on se trouve.

Caractéristique essentielle des films de Frederick Wiseman : il s’agit d’un cinéma d’immersion. Non seulement le commentaire en est banni, ainsi que l’intervention du cinéaste sous forme de questions aux protagonistes, mais tous les fils qui contribuent à tisser le récit se situent dans le lieu où le cinéaste s’est installé. Pas de regard de l’extérieur, ni d’à-côtés narratifs qui viendraient distraire ce qui se joue à Boxing Gym. C’est uniquement en short ou en survêtement, entre les agrès et les accessoires d’entraînement, ou dans l’étroit bureau de Richard Lord, qu’apparaissent les personnages. Le film révèle ce que cette situation, et elle seule, fait voir et entendre d’eux.

Boxing Gym n’est certainement pas une pépinière de futurs champions, une serre où l’on cultive des graines de « fighters », justement. Pas de professionnels ici, ou si peu. S’il est question, pour l’un des membres de ce club très ouvert, d’un prochain combat, c’est dans un avenir vague, avec une conviction moyenne, et sans que dans le regard de l’impétrant ne crépite l’étincelle fulgurante de la gagne.

Ici, on vient en famille. Les jeunes mères installent la chaise à bébé au bord d’un ring ou du parquet où elles font leurs exercices. Les gamins arrivent après l’école. L’un d’eux est ­épileptique. Inconscience ? Au cours d’un échange symptomatique de l’atmosphère qui règne à Boxing Gym, Richard Lord assure au garçon, accompagné de sa mère, qu’aucun mal ne lui sera fait, qu’il ne recevra pas de coup, ni sur la tête ni ailleurs, qu’il va apprendre les rudiments de la boxe, et que lorsque sa maladie sera guérie, il sera fin prêt pour boxer.

L’esprit de rivalité est donc totalement absent, et Boxing Gym n’est pas non plus un lieu de violence. Plus exactement, on vient y décharger ses influx nerveux, délivrer son surplus d’énergie. La violence s’extériorise, mais elle est canalisée. Plusieurs conversations entre les habitués du lieu témoignent de leurs rapports respectueux, conviviaux et même amicaux. On apprend aussi de la bouche de Richard Lord que sa salle est fréquentée par des médecins et des avocats, même si le film laisse à penser que ceux-ci sont minoritaires. Il n’empêche : les milieux sociaux se mêlent. Les événements extérieurs, en re­vanche, y pénètrent de manière très atténuée. Il est question, à un moment donné, d’une tuerie dans un lycée proche, mais qui fait l’objet de deux ou trois reparties navrées, c’est tout.

Boxing Gym est incontestablement un petit coin de civilisation policée dans cette société américaine par ailleurs physiquement et socialement ultraviolente. De la boxe cocooning ? Peut-être, mais pas au sens où ces boxeurs amateurs auraient pour seul objectif de se délasser dans une ambiance confortable. Ce que ­montre avant tout Frederick Wiseman, c’est le sérieux dont font preuve ces sportifs. Rythme, précision, endurance forment le triptyque de base que chacun s’applique à acquérir, la puissance des coups portés n’en étant qu’une conséquence. Wiseman filme des corps au travail, plus ou moins élancés, plus ou moins musclés, qui paraissent infatigables à force d’abnégation.

Il y a les exercices que l’on fait seul (musculation, saut à la corde, sac de sable…) et ceux qui se font à deux, avec le maître des lieux le plus souvent. Richard Lord a enfilé des gants de protection et recueille les coups de ses élèves, qu’il guide, conseille, encourage. Bras toujours tenus haut, droite et gauche synchronisées, esquives à bon escient : la technique est exigeante. De la part de chaque apprenti boxeur, qui ne connaîtra pourtant jamais le haut niveau ni les sunlights de la compétition, ces séances d’entraînement requièrent un véritable engagement de soi et une passion jamais démentie.
De quoi se nourrit-elle ? La question affleure en permanence, sans que le film ne cherche à y répondre. Nécessaire dépassement de soi ? Lutte existentielle avec soi-même ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, les accros de Boxing Gym trouvent ce qu’ils viennent y chercher. Et le film de Frederick Wiseman se fait le révélateur de cet univers a priori banal, mais qui s’avère aussi passionnant que les institutions investies dans le passé par le cinéaste : tribunal, hôpital, université…

Publié à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Frederick Wiseman en 2010 au Musée d’art moderne à New York, un livre [[Frederick Wiseman, sous la direction
de Marie-Christine de Navacelle et Joshua Siegel, Gallimard/Moma, 159 p., 26 euros.]] vient opportunément rappeler quel est son formidable parcours. Outre une riche illustration et plusieurs textes de critiques et d’artistes, qui reviennent sur nombre de ses plus grands films – dont Titicut Follies (1967), Law and Order (1969), Welfare (1975), Meat (1976), Near Death (1989), Public Housing (1997), ou la Danse (2009)… –, il contient une longue réflexion de Frederick Wiseman sur sa biographie et sa pratique de cinéaste. Ce texte est un modèle de clarté, d’honnêteté et d’humilité. Une sorte de bréviaire pour documentaristes. On y lit notamment : « J’essaie d’aborder le tournage la tête claire mais vide, vide tout au moins de tout bagage idéologique pouvant servir à expliquer ce que je suis sur le point d’observer. Ce n’est que pendant le montage que je découvre les thèmes et la structure du film. J’aime penser que le film monté reflète ce que j’ai appris, au lieu d’imposer un point de vue préconçu sur cette expérience. Car, si je faisais cela, je ne vois pas pourquoi je ferais le film. » Imparable.

Culture
Temps de lecture : 6 minutes
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