Egypte : le laboratoire d’une révolution

Après la chute de la dictature de Moubarak, la gauche égyptienne cherche à changer le pays, mais se heurte à la réalité de la société et aux caciques de l’ancien régime.

Martine Hassoun  • 28 avril 2011 abonné·es
Egypte : le laboratoire d’une révolution
© Photo : AFP

Rassemblements, grèves et manifestations. Loin des caméras du monde entier, la révolution égyptienne se poursuit. Pas un jour ne se passe sans que la presse nationale ne relaie les accusations portées contre un ancien cacique du régime coupable de corruption, ou ne se fasse l’écho des débats qui agitent la société sur l’art et la manière de changer le monde. La peur est tombée. Sur les bords du Nil, désormais, on discute et on s’organise. Signe des temps, dans les prochains jours, la toute nouvelle Fédération des syndicats indépendants tiendra sa conférence fondatrice. Objectif : se doter partout dans le pays de relais pour défendre les revendications des salariés et porter leurs voix auprès du nouveau gouvernement. Dans les cercles intellectuels aussi, on se mobilise. Professeure d’université et grande figure de la gauche ­communiste égyptienne, Amina Rachid redouble d’activité ces jours-ci pour que s’ouvre le débat dans l’enseignement, et que les exigences fondamentales de tout un peuple soient satisfaites. « Pour commencer, dit-elle, il faut que soit instauré un salaire minium susceptible de permettre à tous de vivre dignement. »

Après trois décennies de règne sans partage, le clan Moubarak laisse derrière lui un pays avide de parole et de liberté, une société qui ne demande qu’une chose : s’imaginer de nouvelles bases pour refonder un système éducatif et de santé exsangue, des politiques d’environnement, d’aménagement et de développement indigentes. « C’est la notion de citoyenneté tout entière qui est à réinventer » , assure Ahmed Chaaban, jeune enseignant, activiste en herbe du processus révolutionnaire. « C’est le concept de droit, tout simplement, que nous devons nous réapproprier » , résume autrement Marianna Barsoum, déjà défenseure infatigable des droits sociaux à 32 printemps. Si, entre l’extrême gauche trotskiste et la gauche démocratique, le débat fait rage sur le rythme des changements à adopter, tous s’accordent sur un point : la nécessité de transformer l’essai.

Les défis à relever sont énormes dans ce pays où, il y a trois mois seulement, les services de police menaçaient d’arrestation et de torture tous ceux qui levaient la tête. Lorsque, quelques jours seulement après l’annonce de la chute du régime, le Conseil supérieur des forces armées a annoncé le référendum du 19 mars sur une réforme de la Constitution, tout ce que la gauche et le mouvement révolutionnaire comptent de collectifs et d’organisations a dénoncé le projet. « Trop tôt », « prématuré » , se sont alarmés les militants, inquiets de se faire voler la victoire dans ce pays de 80 millions d’habitants gangrené par le clientélisme et la corruption. Contre le PND, l’ancien parti au pouvoir, et l’appareil des Frères musulmans, qui, seuls, soutenaient le processus, tous ont appelé à voter « non », dénonçant l’indigence des réformes proposées, refusant le maintien dans le projet proposé de l’article 2, faisant de l’islam la religion d’État.

Malgré un taux de participation record et de très bons scores à Alexandrie et à Mansoura, le résultat a confirmé les craintes exprimées : 77,2 % des Égyptiens se sont prononcés pour la réforme proposée par le gouvernement.
En jouant sur la peur du chaos en cas de victoire du « non », les partisans du « oui » ont fait mouche dans ce pays où plus de 40 % des habitants ne savent ni lire ni écrire. Qui a dit qu’une révolution se faisait en un jour ? L’Égypte d’aujourd’hui est aussi celle de cette rage de vaincre qui a animé ces supporters de club de foot et ces habitants des quartiers informels qui, en janvier dernier, ont écrit l’histoire sans, souvent, avoir aucune culture politique.

« Notre priorité désormais doit être de construire, de former et de rassembler pour bâtir les bases d’une véritable démocratie sociale » , expliquait, le 12 mars, Kamal Abbas, directeur du Centre pour les syndicats et les services aux travailleurs ; ce jour qui restera à jamais gravé dans sa mémoire, où le monopole du syndicat officiel a été brisé par décret ministériel. Depuis près de dix ans, la gauche égyptienne avait entamé sa mue par une improbable rencontre entre intellectuels, jeunes et grévistes des usines textiles de Mahalla. L’histoire se poursuit.

Monde
Temps de lecture : 4 minutes

Pour aller plus loin…