L’affaire hachis Parmentier

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Les vingt-six propositions de l’UMP sur la laïcité rappellent un peu le Petit Livre rouge de Mao pendant la révolution culturelle, ou si l’on préfère une référence plus actuelle, le Livre vert du Guide suprême de la révolution, Mouammar Kadhafi. On y trouve ce mode incantatoire, et ce goût de la « réaffirmation » de principes déjà connus, mais qu’il s’agit de faire entrer à toute force dans les crânes. On imagine que les militants du parti de Nicolas Sarkozy brandiront bientôt le pieux document au-dessus de leur tête à la fin des meetings électoraux de la droite, et qu’il sera séant de l’invoquer à table avec des amis, voire même d’en citer de larges extraits en vue d’une promotion dans les instances dirigeantes de l’UMP. En conservant le fascicule à portée de soi, on pourra aussi à tout instant dénoncer un contrevenant pris, par exemple, en flagrant délit de recueillement dans la rue ou dans les transports en commun. Une vague somnolence pourra être tenue pour suspecte de communion avec Dieu et motif d’interrogatoire…

Vous l’avez compris, à la manière du Figaro de Beaumarchais, pas celui d’Yves Thréard, nous nous pressons d’en rire de crainte d’avoir à en pleurer. Car ces « formations obligatoires à la laïcité » des agents des services publics, ces modules de formation « aux principes républicains » dans les universités, ces « possibilités pour les entreprises » d’encadrer les pratiques religieuses n’auront pas seulement pour effet de codifier les comportements. Il s’agit aussi de faire irruption dans le domaine de la conscience. Non pour y introduire la laïcité, mais la détestation de l’autre. Et là, il n’y a plus vraiment de quoi sourire.

Si les prescriptions venaient à s’appliquer, on pourchasserait certains signes religieux, ou interprétés comme tels, jusque dans l’espace public. Ainsi, une mère de famille musulmane, qui n’aime pas sortir « en cheveux », comme disent parfois ces femmes, ne pourrait plus accompagner son enfant à la fête de l’école. On peut, sans peine, imaginer que l’inscription de ce genre de règles dans un document semi-officiel, à supposer même qu’il ne prenne pas force de loi, suscitera des vocations de Torquemada ultralaïques. On imagine aussi le nombre de conflits qui naîtront de la radicalisation des positions, les uns estimant qu’ils ont le droit pour eux, et les autres qu’il n’est pas question de se soumettre à l’autorité d’un collègue ou d’un voisin érigé en directeur de conscience. À la veille du fameux débat initié par Jean-François Copé, une ministre s’est livrée déjà à ce petit jeu qui consiste à inventer un conflit qui n’existe pas. C’est l’affaire dite du « hachis Parmentier de Longjumeau ».

Maire de cette ville, Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) a prétendu sur France Inter que, dans sa commune, des enfants de 6 ans refusaient de manger du hachis parce que la viande n’était pas hallal. Hélas, nos confrères d’Arrêt sur images ont interrogé les écoles de la ville et n’ont pas trouvé trace ni souvenir d’une telle histoire. On peut compter sur un gamin (c’est malin à cet âge-là) qui n’aime pas le hachis pour refuser demain ce mets exquis si emblématique des menus de cantine. On aura alors une bien belle affaire. À laquelle, si elle intervient en pleine campagne électorale, Nicolas Sarkozy se mêlera personnellement. Espérons que l’affaire du hachis Parmentier de NKM restera à l’état de rumeur. Mais d’autres surviendront qui seront bien réelles.

Car même ce qui se présente dans le projet de l’UMP sous une forme bienveillante ( « garantir la liberté religieuse » ) est ferment de conflits. Le petit livre laïque de M. Copé propose, par exemple, un guide des « bonnes pratiques de la liberté religieuse dans les entreprises » . On peut faire confiance aux exégètes de tout bord pour trouver là d’infinies sources d’affrontement. La pire des erreurs serait de penser qu’une telle offensive ne touche que les musulmans. Bien entendu, ils sont la cible principale de cette opération. Mais on ne codifie pas les consciences de certains de nos concitoyens sans attenter à la liberté de tous. À moins que tout cela ne retombe comme un mauvais soufflé. Ce que l’on pourrait espérer de mieux !

Au moins le débat aura eu un avantage. Il a semé la discorde dans les rangs de la majorité, nul n’étant dupe de son objectif inavoué. On a vu réapparaître à droite des courants de pensée amalgamés jusque-là dans l’opportunisme et le mercantilisme du pouvoir. Mais Fillon ou Borloo, ce n’est pas tout à fait Sarkozy. Et Baroin n’est pas Xavier Bertrand ni Claude Guéant. Comme il y a une « gauche de droite », il y a une « droite de la droite ».

Quant à la gauche, parlons-en. Un piège grossier lui est ici tendu. Certains socialistes n’ont aucune peine à railler l’UMP et Sarkozy à propos de ce sujet inquiétant. Mais si le débat devait durablement s’installer sur ce terrain, qui est ni plus ni moins celui du « choc des civilisations », cher au regretté George Bush, la gauche aurait perdu son âme et les élections. Tout est fait pour nous éloigner de la question sociale. Encore faudrait-il que la gauche soit capable de nous y ramener. Ce qui renvoie à un autre débat…


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