L’« anti-prohibitif » de Sevran

[De nos archives] La ville dont il est le maire est la plaque tournante du cannabis dans le nord de l’Île-de-France. Stéphane Gatignon est en guerre, quitte à lâcher l’idéologie pour le pragmatisme. Portrait.

Pauline Graulle  • 30 juin 2011
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Des faux airs de Besancenot : allure juvénile, yeux clairs, cheveux blond-roux. Le verbe rapide et sûr. Le tutoiement facile, l’argot assumé. Stéphane Gatignon, 41 ans, est le maire de Sevran, en Seine-Saint-Denis.

Illustration - L’« anti-prohibitif » de Sevran

Et, depuis quelques mois, le porte-voix médiatique de la dépénalisation en France. Cette conviction qu’il faut sortir de la « prohibition »   — légalisation du cannabis, dépénalisation de l’usage des drogues dures –, Stéphane Gatignon ne se l’est pas forgée par principe ou par idéologie. Mais parce que nécessité fait loi. Nécessité de « soigner les personnes malades » et d’ « en finir avec les dealers », le titre de son dernier livre (1), dans lequel il témoigne de l’augmentation des « morts violentes » liées au trafic dans sa ville.

À Sevran, commune parmi les plus pauvres de France, s’est constitué un réseau « à la Gomorra (2)  ». Une demi-douzaine de points de vente. Des centaines de petits dealers armés qui tiennent les cages d’escalier et demandent aux habitants leur carte d’identité pour rentrer chez eux. À l’opposé des clichés, ces dealers, dans leur majorité, « prennent tous les risques et gagnent entre 800 et 1 400 euros par mois, sans Sécu, sans vacances », dit Gatignon. Un « petit salariat » exploité par les semi-grossistes, eux-mêmes sous la coupe des tenants du trafic, qui blanchissent leurs millions dans l’immobilier… Dix ans que Gatignon se bat. Mais le deal, dopé par la crise, s’est intensifié.

En août 2009, l’élu manque de jeter l’éponge. Une nuit, un incendie dans le quartier des Beaudottes provoque la mort de cinq personnes, dont trois enfants. « Personne, ni grande force politique, ni député, ni ministre, ne s’est rendu à la commémoration ! », lâche-t-il avec une amertume toujours vivace. « Ce jour-là, je me suis dit : “Soit t’arrêtes, soit tu vas au bout et tu acceptes certaines ruptures pour faire bouger la société.” »

En réalité, c’est lui qui vire sa cuti. Quelques mois après l’accident, celui qui a eu la chance d’avoir des parents communistes quitte le PC, rallié à 15 ans. Trois ans après avoir appelé à voter Marie-George Buffet à la présidentielle, il franchit le Rubicon et conduit la liste Europe Écologie-Les Verts (EELV) aux régionales de 2010. Déclenchant ainsi une guerre ouverte avec le député-maire communiste François Asensi, qui avait propulsé le gamin d’Argenteuil à la mairie de Sevran en 2001…

C’est que dorénavant Stéphane Gatignon préfère aux vieilles pratiques des « partis issus du XXe siècle » la « société du débat » portée par Cohn-Bendit et Bové. L’ancien « refondateur » estime que, crise écologique oblige, « on ne peut plus être productiviste comme avant ». Même le communisme est un « patrimoine » qui « a fait son temps ».
 Reste que de Hue à Hulot, qui a déclaré sa candidature en avril sur les terres sevranaises, il y a comme un fossé. Gatignon affirme l’avoir comblé grâce, entre autres, au Manifeste pour la Terre de Gorbatchev… « Il cherchait surtout un ascenseur pour monter l’échelle politique : il a trouvé EELV », grince Clémentine Autain, une vieille copine des années PC.
Pragmatique ou opportuniste, Stéphane Gatignon ? ** S’il reste discret sur ses ambitions futures, à EELV, on murmure que le chouchou des médias s’est tiré une balle dans le pied avec cette histoire de dépénalisation. C’est sûr que parler à tous vents de champs de chanvre aux portes de Paris peut faire mauvais genre… « Moi, j’ai trouvé courageux qu’il pose le débat », tranche Clémentine Autain.


Moins au goût de cette dernière, les récentes prises de position sécuritaires de l’élu. Le 3 juin, Gatignon implore en effet publiquement le ministre de l’Intérieur d’envoyer des casques bleus pour faire cesser les règlements de comptes et « les mecs qui se tirent dessus » depuis deux mois. À EELV, qui prône la résolution pacifique des conflits, on encaisse. « Tout le monde a été ébranlé… En même temps, il faut du courage à un maire écolo pour défendre cette position ! », souligne Emmanuelle Cosse, ancienne présidente d’Act Up aujourd’hui élue EELV. « C’était une manière de taper du poing sur la table car je demandais de l’aide depuis longtemps, mais c’était comme si je pissais dans un violon. C’est triste d’en arriver là », dit aujourd’hui Gatignon.


Pourtant, la sauce prend. Depuis, hélicos de la gendarmerie et camions de CRS quadrillent 24 h/24 les points chauds. Les dealers sont sur les dents, qui voient partir en fumée leur moyen de subsistance… « En ce moment, c’est très tendu car les enjeux financiers sont énormes, souffle Stéphane Gatignon. Mais, au moins, les gens peuvent enfin rentrer chez eux en sécurité. » Quitte à ce que les réseaux se reforment dans les villes limitrophes…


Un écolo qui témoigne des vertus de la manière forte, drôle de symbole. Lui ne voit pas vraiment où est le mal : « Je suis contre la militarisation, mais à Sevran, où il y a eu cinquante tirs dans le quartier, on est déjà dans un état d’exception ! » Les idéaux ont fait long feu, balayés par l’épreuve de la réalité. Au point de se « Valls-iser » un peu ? La comparaison ne le fait pas tiquer plus que ça : « Manuel Valls est plus intéressant que bon nombre d’élus qui n’ont pas de discours sur le fond. »


Sur le fond, justement, les deux jeunes « maires de banlieue » les plus célèbres de France n’ont pas grand-chose à voir. La vidéosurveillance, vantée par l’édile d’Évry, est la bête noire de l’élu de Sevran. Quant aux polices municipales (armées, si possible, pour Valls), elles sont « une forme d’antirépublicanisme » pour Gatignon. C’est ce qu’il expliquera dans un ouvrage à paraître à l’automne. Un nouveau cheval de bataille en perspective.

Temps de lecture : 6 minutes
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