« La Belle Amour humaine » de Lyonel Trouillot : crime sans châtiment

Dans la Belle Amour humaine, Lyonel Trouillot imagine un village
où le bonheur de vivre aurait tous les droits.

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Soit une nuit tranquille, heureuse, vécue par les habitants d’Anse-à-Fôleur, petit village côtier d’Haïti, comme « au plus près de la perfection » tant cette journée leur a été souriante. C’est pourtant au cours de cette nuit qu’un incendie criminel a ravagé deux villas dites « les Belles Jumelles », où périrent leurs deux propriétaires, le colonel Pierre André Pierre et l’homme d’affaires Robert Montès. Qui a bien pu commettre cet acte ?

Si le nouveau roman de Lyonel Trouillot, la Belle Amour humaine, s’ancre dans ce double meurtre, l’enquête policière qui y est rapportée n’est qu’un trompe-l’œil. La révélation de l’identité de l’incendiaire n’est pas son véritable objet. À entendre Thomas, des décennies plus tard, taxi à Port-au-Prince mais enfant du village qui lui aussi a vécu cette nuit-là, chaque habitant d’Anse-à-Fôleur avait de bonnes raisons de faire disparaître les deux hommes.
Illustration - « La Belle Amour humaine » de Lyonel Trouillot : crime sans châtiment

Cette histoire, il la raconte à Anaïse, la petite-fille de Robert Montès, qui vit dans une capitale occidentale, et qui a ressenti la nécessité de revenir sur place. Thomas, le temps du voyage entre Port-au-Prince et Anse-à-Fôleur, n’est plus qu’un flot de paroles qui captive, amuse ou berce Anaïse. 
Si, comme il est justement dit dans le roman, « le partage inéquitable des mots n’est pas le moindre mal », Thomas, de ce point de vue, est bien doté. Le cours de son récit englobe tout un monde, il va partout, du ciel à la terre, du passé au présent, du bruit ascensionnel de la capitale au silence serein des habitants du village, des touristes hédonistes qui l’affligent à l’arrière de son taxi à l’histoire d’Anse-à-Fôleur…

Thomas raconte à Anaïse quelles étaient la personnalité de son grand-père et celle de son ami le colonel. Résumables en deux mots : l’argent pour l’un, la force pour l’autre ; ou le calcul et la terreur. Deux êtres abominables en vérité, qui ont passé leur vie à dominer, exploiter, humilier. Pour eux, ou plus exactement pour châtier leur(s) meurtrier(s), et parce que « les centres ne supportent pas les errements de la marge », on a dépêché de Port-au-Prince le meilleur enquêteur. Mais celui-ci, conquis par l’humanité des gens qu’il était venu suspecter, dont la vie quotidienne est faite de partage, de respect et d’amour, a fini par non seulement abandonner sa mission, mais aussi son métier.


La Belle Amour humaine est un conte à la langue soyeuse, dont les questionnements sont abyssaux. Le premier d’entre eux, bien entendu, aux échos dostoïevskiens -- même si le sentiment de culpabilité est ici hors de propos --, porte sur le droit de tuer des individus, quand bien même ceux-ci figurent le mal. Une autre question tourne autour du sentiment d’appartenance à une communauté, de qui en est étranger ou ne l’est pas, question rehaussée par le fait qu’Anaïse est devenue une Occidentale à la recherche du souvenir de son père, vraie raison de son voyage : « Je suis venue chercher l’amitié d’un absent et lui offrir la mienne des années après sa disparition. » Et non pas élucider l’énigme autour de la mort de son grand-père.


Ces interrogations sur l’accueil , l’amour ou ce que serait un monde fraternel sont universelles. La force du roman de Lyonel Trouillot, parce que s’appuyant sur un apparent paradoxe, est de représenter l’harmonie à partir d’un acte morbide et éminemment transgressif. « Les humains, ils finissent par rendre les coups. » À bon entendeur…


La Belle Amour humaine , Lyonel Trouillot, Actes Sud, 170 p., 17 euros.
Photo : Marc Melki

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