Didier Fassin : la guerre invisible en banlieue

Didier Fassin a fait œuvre d’ethnographe en suivant durant quinze mois les patrouilles d’une brigade anti-criminalité.

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À côté d’un sentiment récurrent d’indignation devant les pratiques scandaleuses, volontiers violentes et racistes, des policiers de la Brigade anti-criminalité (BAC) qu’a suivis Didier Fassin, on a aussi, à la lecture de son livre, l’impression étrange qu’il ne se passe quasiment rien de grave en banlieue. Du moins dans les quartiers qu’il a fréquentés. Point de fusillades, point de dealers contrôlant une partie de territoire, point de « zones de non-droit » où la police n’ose pénétrer. Très rares sont les affrontements entre jeunes de banlieue et les policiers ; rares sont les « caillassages » de patrouilles en bas des tours des cités.

Quasiment aucune des représentations habituelles – ou télévisuelles – des quartiers dits « sensibles » n’apparaît dans cette remarquable « anthropologie de la police des quartiers » que publie aujourd’hui Didier Fassin, enseignant en sciences sociales au prestigieux Institute for Advanced Study de Princeton (États-Unis). On ne retrouve pas dans son travail la présentation d’un Stéphane Gattignon, maire (EELV) de Sevran, qui dénonce depuis de nombreux mois la véritable emprise mafieuse sur une partie de sa ville, où les morts, de plus en plus nombreux, sont dus à des fusillades à l’arme de guerre, où les cages d’escaliers, lieux de vente de haschich, « se revendent entre dealers pour environ 50 000 euros » et à qui les habitants doivent montrer leurs papiers pour pénétrer dans leur immeuble…

C’est que Didier Fassin fait œuvre « d’ethnographe » , concevant même son travail « comme une monographie à la manière dont, traditionnellement, ont travaillé les anthropologues » . Il prévient donc d’emblée qu’il n’a vu « de la vie des quartiers que ce qui est perceptible » aux policiers : « Je n’ai pas d’accès direct aux activités et aux réseaux délinquants. » C’est le « parti pris méthodologique » de son observation. Après que sa demande a été acceptée début 2005 par la Direction de la Sécurité publique, le chercheur va suivre pendant près de quinze mois les patrouilles de la BAC d’une grande agglomération de banlieue parisienne (dont il tait le nom). Il est bien sûr conscient qu’on ne l’emmène pas lors des actions les plus « musclées » . Et lorsque éclatent les émeutes de décembre 2005, on lui suspend son autorisation – il ne reprendra son enquête que début 2006. On lui refuse enfin toutes ses demandes après 2007, ce qui lui fait écrire : « L’étude que j’ai conduite il y a quelques années, je ne serais plus en mesure de la mener aujourd’hui. » On peut donc s’inquiéter de cette « disparition d’un regard extérieur sur l’action de la principale institution à laquelle l’État délègue l’usage légitime de la force »

Au cours de l’enquête, Didier Fassin sait aussi que « certains actes ne se commettaient pas quand [il] risquai[t] d’en être le témoin   » et « qu’on évitait de [le] faire sortir avec certains équipages » . Mais les policiers vont néanmoins jouer le jeu, accepter jusqu’à un certain point son regard, tout en le testant aussi en lui « laissant entendre leurs propos racistes et assister à certaines de leurs actions en marge de la légalité » . Or, le chercheur veut d’abord « décrire le quotidien » du métier des policiers qu’il accompagne, et « rapporter l’ordinaire de leur activité, sans rechercher la saillance des morceaux de bravoure ou des éclats de scandale » . Et d’ajouter : « C’est ici l’insignifiant qui est le plus signifiant. »

On découvre alors une réalité faite de très longs moments d’ennui, de maraudes répétitives où les fonctionnaires ne s’arrêtent que pour procéder aux sempiternels contrôles d’identité et « palpations » de jeunes de ces quartiers, sans cesse agrémentés d’humiliations, de violences (verbales dans le meilleur des cas) et de moult propos racistes ( « crouilles », « bougnoules » , etc.). La « guerre » décrite par certains hommes politiques ou maires de banlieue semble ici surtout dans les esprits de ces policiers. Ceux-ci, « tous volontaires » pour être des « baqueux » , sont aussi tous des « hommes blancs » , tous « originaires de zones rurales ou de petites villes » de province, sans connaissance réelle de ceux qu’ils considèrent comme « des sauvages » vivant dans la « jungle » où on les envoie.

Le récit de ces jours et de ces nuits est donc accablant à la fois pour le racisme de ces fonctionnaires mais aussi pour l’inutilité in fine de leur action. « Les contrôles d’identité étaient permanents, ciblant toujours les mêmes individus, n’affectant nullement les activités illicites, mais faisant monter la tension. » Signe révélateur, la police n’est pratiquement jamais appelée par aucun des habitants de ces quartiers, n’étant donc jamais perçue comme une protection potentielle. Et pour ces fonctionnaires, « travailler en banlieue, c’était opérer en terrain hostile, dont les habitants étaient vus comme des ennemis » . Le climat entre les deux groupes est donc « détestable », conclut Didier Fassin, qui n’hésite pas à parler « d’exception sécuritaire » pour les habitants de ces quartiers, déjà victimes de ségrégation spatiale, sociale et raciale. Il est à craindre fortement que, depuis 2007, cette exception n’ait fait que s’accentuer encore un peu plus.


La Force de l’ordre. Une anthropologie
de la police
des quartiers
, Didier Fassin, Seuil, « La couleur des idées », 408 p., 21 euros.

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