L’antre des Chibanis

« Invisibles », de Nasser Djemaï : une fois âgés
que deviennent les travailleurs immigrés algériens ?

Anaïs Heluin  • 8 décembre 2011 abonné·es

Un espace presque nu, austère. Seules quatre chaises et une table pour figurer un lieu oublié. Un foyer de vieux Chibanis à la retraite replié sur lui-même, au quotidien morne et bien réglé. « La santé. Les papiers. La mosquée. C’est tout ce qui reste ! »  : tel un refrain, ce constat mi-amer mi-ironique résume bien le sujet et le ton de la dernière pièce écrite et mise en scène par Nasser Djemaï, Invisibles . Si, dans ses deux créations précédentes, l’artiste algérien explorait les rêves des hommes de son pays, il se penche ici sur leurs désillusions. Que reste-t-il, une fois les espoirs en cendres et les ambitions réduites à néant ?
Avec leur jeu sensible, les cinq comédiens arabophones de la distribution incarnent des hommes déracinés, tantôt faibles, tantôt grands. Chose rare et précieuse dans les œuvres consacrées à l’immigration, ils le font sans misérabilisme. Quoique sans grande originalité, l’intrigue permet à Nasser Djemaï de dresser un tableau nuancé du quotidien de ces cinq Algériens isolés dans un foyer Adoma.

Il s’agit d’une quête initiatique qui n’est pas sans évoquer celle de Simon dans Incendies , de Wajdi Mouawad. Comme dans la pièce du Libano-Québécois, un jeune homme est sommé d’aller retrouver son père, qu’il n’a jamais connu. Martin est né de l’union sans suite entre sa mère, qui l’a élevé, et un travailleur immigré ensuite perdu de vue. Une recherche identitaire fréquente dans le théâtre maghrébin. Impossible pour Martin de se soustraire à la difficile requête : sa mère, catégorique, exige cette mission de son fils juste avant de mourir.

Agent immobilier tout ce qu’il y a, semble-t-il, de plus occidental, Martin, orienté par les indices délivrés par sa défunte mère, débarque parmi les cinq résidents. L’air toujours ahuri, au bord de la crise de nerfs ou du fou rire – on ne sait jamais –, David Arribe confère à ce personnage une puissance et une complexité admirables. Les Chibanis n’ont pas le monopole du chagrin, et c’est tant mieux. Face aux délires de l’étranger, les Algériens apparaissent comme des êtres équilibrés, à la main encore tendue.

Jamais tout à fait réaliste, la mise en scène met elle aussi à distance la tristesse du foyer. Projetées sur le mur, des images du fantôme de la mère, de personnes inconnues ou encore de flammes permettent de déréaliser l’ensemble. Et de faire réfléchir sur les différents profils sociaux en présence. Ne sont-ils pas tous, finalement, emportés par les mêmes peines et les mêmes joies ? Par ce qui s’appelle, tout simplement, la vie ?

Culture
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