La Folie Almayer : fantômes de la jungle

Transposition envoûtante de
la Folie Almayer,
de Joseph Conrad.

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Au début, il y a cette course folle dans les marais. Cette chasse à la fille. Almayer (Stanislas Mehrar) progresse avec le « Capitaine » (Marc Barbé), de l’eau aux genoux, vociférant sur la vie qu’il mène au bord de ce fleuve d’Asie avec cette femme malaise qu’il n’aime pas, à attendre une fortune improbable en rêvant de son Europe natale. Devant, la femme d’Almayer (Sakhna Oum) entraîne leur petite Nina, que le Capitaine veut emmener loin, dans un internat où elle recevra « une éducation de Blanche » . Les hommes n’ont aucun mal à leur mettre la main dessus, les tirant de l’eau, où la fillette s’était enfoncée jusqu’au cou.

Almayer laisse le capitaine l’emporter, mais il en perd l’esprit. Sa femme aussi. Nina reviendra des années plus tard, sans plus aucun sourire sur son visage de déesse métisse (Aurora Marion). Ce trio père-mère-enfant et la catastrophe qui se noue dans cette maison coloniale sous les yeux de l’employé d’Almayer, du Capitaine et de Daïn, le contrebandier, relève de la tragédie antique. Le décor aquatique et exotique, et le conflit racial poussent la dramaturgie à son comble, les éléments ­exacerbent les humeurs et les tourments, contrastant de leur atemporelle harmonie avec les fureurs humaines. Malgré l’amour et la beauté qui subliment cet inoubliable marécage où Dean Martin valse avec Mozart et Wagner, les personnages disent l’enfermement, la perte et la fuite. Mythiques et vulnérables, vivants et fantômes.

La Folie Almayer entre plusieurs fois en résonance avec les films du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul ( Tropical Malady, Oncle Boonmee ). La jungle sûrement, cette présence physique de l’eau et des plantes. Mais aussi cette désynchronisation féconde du récit et de l’image. Pour adapter (librement) le roman de Joseph Conrad, Chantal Akerman a pris le parti d’une construction non linéaire, mais sans volonté d’égarer : son film semble structuré par des « forces telluriques » , selon les termes de la réalisatrice. Soit des mouvements de fond qui répondent à des images mentales, des sensations, des climats, des poèmes : des vues sur l’eau, une tempête, un bateau qui accoste, Almayer sur le ponton, Nina fumant dans la jungle, l’homme entendant sans voir ce qui se passe à l’internat…

La Folie Almayer s’adresse à l’imaginaire, avec une charge réelle qui emprunte au documentaire et un cadrage qui tiendrait plutôt de la bande dessinée. Presque un roman graphique où le récit, singulier, homérique, dépasse le temps et l’espace du film, entre le rêve, le cauchemar et la vision.


La Folie Almayer , Chantal Akerman,
2 h 07.

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