Quelle vie après PSA ?

196 suppressions d’emplois à l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois. Le département, frappé par le chômage et la pauvreté, s’interroge sur son avenir.

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Parking de l’usine Peugeot, à Aulnay-sous-Bois, le 15 décembre. Sur une estrade, entouré de quelques caméras et d’une cinquantaine de camarades, un homme tient une lettre dans ses mains engourdies par le froid. Silence solennel de la foule. « Monsieur le Président , lit-il, nous vous demandons d’intervenir pour que puisse se tenir une réunion tripartite État-PSA-syndicats dans le but d’aboutir à un accord assurant le maintien de tous les emplois sur le site d’Aulnay, au moins jusqu’en 2016. » Les applaudissements réchauffent la petite assemblée, résolument unie dans l’adversité – à l’image des syndicats du groupe, qui ont tous signé la lettre ouverte à Nicolas Sarkozy.

Cinq jours plus tard, les salariés de PSA n’auront pas eu le cadeau de Noël espéré. La direction a annoncé ce qui n’était plus un secret pour personne : 196 postes seront ­supprimés en 2012 à Aulnay, soit 7 % des effectifs. Cela en fait l’usine la plus touchée de France (voir encadré), et ce nouveau signal fait craindre la fermeture prochaine du site. Après le refus persistant de Philippe Varin, le DG du groupe, de dire si le constructeur continuera ou non de faire fabriquer à Aulnay la Citroën C3, après les fuites d’un document interne en juin, où la direction évoquait l’opération immobilière (juteuse) de la vente des terrains sur lesquels est implantée l’usine… Et cet indice qui ne trompe pas : « Depuis dix ans, les effectifs n’ont cessé de diminuer , explique un technicien syndiqué à la CFTC. En 2002, il y avait 7 200 salariés ici. Aujourd’hui, nous sommes 3 000. Si on atteint 2 000 personnes, on “tombe en normal”, c’est-à-dire qu’il n’y a plus qu’une seule équipe de jour, et cela signifiera la mort de l’usine. »

Une fermeture qui aurait de graves conséquences pour les 9 000 emplois de la soixantaine d’établissements que compte la filière automobile de la Seine-Saint-Denis : les 600 salariés de l’autre site Peugeot, à Saint-Ouen, les 300 salariés de M. A. France à Aulnay, ou ceux de l’entreprise Delphi à Tremblay (deux ­sous-traitants qui travaillent quasi exclusivement pour PSA). Avec ses 11,4 % de chômeurs (trois points de plus que la moyenne francilienne), le département n’avait pas besoin de cela.

« Les élus locaux peuvent mettre une pression politique, médiatique mais, à ce niveau, seul l’État, qui a avancé 3 milliards à PSA pendant la crise, peut intervenir » , affirme Claude Bartolone, président du conseil général du 93, qui demande à Peugeot de « jouer franc-jeu » . « Que fera-t-on, demande-t-il, quand l’État nous dira qu’il ne peut plus transférer au département l’argent qui sert à payer les aides sociales que nous allons verser à ces milliers de familles qui vont se retrouver dans le besoin ? »

À Aulnay, on le sait : on touche du doigt la fin d’une histoire. Sans avoir la moindre idée de celle qui s’écrira ensuite. « La direction comme le gouvernement, tout le monde nous laisse dans le flou, alors que nous, on ne demande qu’une chose : pouvoir anticiper » , explique Brahim, la trentaine, opérateur sur chaîne depuis dix ans, qui arbore un blouson bardé d’autocollants « SUD-Solidaires ». Puis, le regard sincèrement interrogateur : « Franchement, comment voulez-vous préparer votre avenir sans savoir ce qui va se passer demain? »

Alors, pour l’instant, on ne peut qu’imaginer la suite. Ressasser les pires scénarios pour conjurer le sort. « La direction peut très bien me demander de partir à Poissy, à Sochaux, à Rennes, ou même à Madrid. Si je refuse, ce sera la porte » , croit savoir Christophe, embauché à l’âge de 20 ans pour s’occuper de la maintenance sur la chaîne de montage. Son copain Farid, 31 ans, qui fait déjà « 80 bornes par jour en bagnole » de Compiègne à Aulnay pour 1 480 euros net par mois, ne cache pas non plus son désarroi. « On est tous à crédit, on a tous cru à cette boîte ! » , s’exclame celui qui a commencé sa vie professionnelle chez les « Conti » de Clairoix, avant que l’entreprise de pneus ne ferme ses portes en 2009.

De fermeture en fermeture… Au fond, quelle est la place aujourd’hui pour ces jeunes dans un secteur qu’eux-mêmes savent en déliquescence ?  « Pour moi, ce sera soit une formation, soit le chômage, soupire Brahim, et je pense que la deuxième option est ce qui a le plus de chance de m’arriver. » « On dit que c’est les jeunes qui ne veulent pas travailler, mais le problème, c’est qu’il n’y a plus de boulot ! » , ajoute Farid, qu’une paye de 1 200 euros par mois « n’intéresse pas » .

En Seine-Saint-Denis, on ne peut guère s’attendre à une reconversion professionnelle satisfaisante. De l’industrialisation galopante d’avant les années 1970, il reste beaucoup de cités dortoirs mais presque plus d’usines. Pour beaucoup, PSA, dernier site de production du 93, incarnait jusqu’alors le seul espoir de s’en sortir. Comme pour les jeunes hommes de la « cité des 3 000 », dont les immeubles se dressent à quelques centaines de mètres de l’usine : « L’usine a toujours été l’un des plus gros débouchés pour les gens d’ici qui n’ont pas fait d’études. Pas mal de jeunes de la cité sont passés en intérim à PSA. Où vont-ils aller maintenant ? » , s’inquiète Philippe Julien, délégué syndical CGT à Aulnay.

Sans doute pas dans les nouvelles entreprises qui s’installeront sous peu sur le territoire. Veolia à Aubervilliers, SFR à Saint-Denis. Des milliers de postes à la clé… mais des emplois fortement qualifiés. « Les habitants du département pâtissent d’un déficit de formation. Nous sommes bien en dessous de la moyenne nationale quant au taux de réussite au bac et au brevet des collèges… Le taux de sortie sans qualification du système scolaire est très important » , souligne-t-on dans l’entourage de Claude Bartolone. C’est la quadrature du cercle pour faire coïncider la main-d’œuvre locale et les besoins des entreprises.

Sur le parking de l’usine d’Aulnay, les salariés entonnent en chœur le refrain : « La force des travailleurs, c’est la grève ! » Un salarié de PSA-Sochaux, venu soutenir ses camarades du 93, prend la parole : « On a construit de génération en génération la richesse de ce groupe industriel. Vous voyez comment ils nous remercient ? »


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