Il faut soutenir Eva

La candidate tenait son premier meeting à Roubaix. Avec un programme fort, le soutien du parti, mais toujours un manque de charisme.

Patrick Piro  • 16 février 2012 abonné·es

Illustration - Il faut soutenir Eva

Roubaix, c’était le rendez-vous du sursaut, la rebuffade, le passage à l’offensive pour Europe Écologie-Les Verts (EELV) : à deux mois et demi de la présidentielle, leur candidate oscille entre 2 et 3 % des intentions de vote ; elle est la cible de critiques particulièrement dures sur sa compétence et sa personnalité ; l’écologie est logée à la cave des programmes de la plupart des candidats… Roubaix, samedi dernier, pour le premier grand meeting d’Eva Joly, c’était un choix soigneusement mûri. Une terre de résistance, marquée par le chômage et des sinistres industriels, une sensibilité à l’environnement de longue date, des personnalités écolos bien implantées dans les communautés issues de l’immigration, comme Slimane Tir ou l’eurodéputée Karima Delli.

Venus avec enfants, ils sont près de 1 500 dans la salle Henri-Watremez, prévue pour 800 personnes. Des jeunes en nombre, des drapeaux européens et même occitans. Un collectif de sans-papiers se signale avec enthousiasme : la famille écologiste s’est déplacée « pour soutenir son Eva ».

Mais pour réussir l’opération Roubaix, il fallait bien plus que cela. D’abord, que les cadres écologistes ne mégotent pas leur appui. Dany Cohn-Bendit et José Bové, « excusés » comme on dit, lui témoignent leur appui par vidéo interposée, mais c’est un peu mou. Certes, ce ne sont pas les « jolystes » les plus convaincus et ils sont les seuls à manquer à l’appel. Tous les autres font le boulot, déclinant leurs encouragements sur le mode de « cette capacité à résister toute roubaisienne » , comme la décrit Sergio Coronado, l’un des directeurs de son équipe de campagne. « Eva, ne lâche rien ! » , lance la sénatrice Marie-Christine Blandin. Le slogan de la candidate s’affiche par centaines d’exemplaires dans la salle : « L’écologie, la solution ; Eva Joly, le vote juste » –  « et utile » , ajoute l’eurodéputée Hélène Flautre.

« Pour sortir du nucléaire, pour défendre notre santé et celle de la planète, il faut qu’elle fasse un résultat exemplaire au soir du premier tour » , insiste l’eurodéputée Michèle Rivasi. Le député Noël Mamère se fend d’une harangue vibrante, Cécile Duflot envoie paître les « pisse-froid et les casse-couilles » qui pensent que « nous allons nous arrêter »

Face à une salle royalement chauffée, Eva Joly n’avait plus qu’à surfer sur l’élan. Pour ce 11 février, longuement préparé, elle avait annoncé un ton plus personnel et plus chaleureux. Elle salue avec quelques mots de ch’ti, accent compris. Rires. Mais après ces secondes d’autodérision, Eva semble saisie par la crispation et fait du Joly. C’est sur le ton un peu soporifique qu’on lui connaît qu’elle égrène ses attaques contre Sarkozy et les propositions d’un programme écolo pourtant plus riche que jamais sur les chapitres social et économique.

Le projet présidentiel, de quelque cent propositions, présenté par Eva Joly à Roubaix ^2 diffère peu de celui adopté par EELV en décembre dernier, le plus fourni à ce jour sur des questions traditionnellement moins couvertes par les écologistes, comme l’économie ou le social. La candidate y apporte sa patte : en tête des mesures, la lutte contre la corruption et les paradis fiscaux. L’originalité majeure reste cependant la transformation écologique de l’économie (comprenant la sortie du nucléaire et des énergies fossiles), accompagnée de la création d’un million d’emplois d’ici à 2020. La candidate veut imposer une fiscalité écologique, frappant les revenus du capital, une imposition renforcée des hauts revenus, avec une tranche à 60 % au-delà de 100 000 euros par an. Elle prévoit un effort sans précédent pour le logement, avec trois ans de moratoire sur les hausses de loyer, la construction de 500 000 unités neuves par an et la rénovation « basse consommation d’énergie » d’un million de logements en huit ans. Eva Joly prône le retour à la retraite à 60 ans, sans décote, l’augmentation de 50 % de tous les minima sociaux, un revenu minimum pour les jeunes. En l’espace d’une mandature, on mangera 100 % bio dans toutes les cantines scolaires, et 20 % des terres agricoles auront été converties d’ici à 2020, les pesticides éliminés à l’horizon 2025. Enfin, une « VIe République exemplaire » avec un régime parlementaire basé sur la proportionnelle et la parité. [^2]evajoly2012.fr
La candidate, tranchante dans ses offensives et précise dans ses arguments, ne parvient pourtant pas à déclencher la ferveur. La salle Watremez applaudit de façon un peu mécanique, et l’on semble s’y convaincre pour de bon que « la voix de l’écologie » , jusqu’au 22 avril, ne sera pas « aussi rugissante que celle des fauves de pupitre » , comme l’imageait Cécile Duflot quelques minutes plus tôt, à défaut d’en être « pas moins résolue » .

L’hypothèse d’un retrait d’Eva Joly demeure la moins probable à ce jour. Elle est personnellement déterminée à « aller jusqu’au bout » , et le parti également, jusqu’à nouvel ordre : quelle justification politique donner à un abandon ? Financièrement, les pots cassés devraient être limités à quelque deux millions d’euros si la candidate obtient moins de 5 % de votes, seuil ouvrant droit au remboursement des frais de campagne.

Patrick Farbiaz, conseiller politique d’Eva Joly, reconnaît une erreur d’appréciation quant à l’attente supposée de l’électorat pour des candidats « non formatés » , sur fond de rejet de la classe politique, ainsi que sa surprise devant la violence des commentaires médiatiques à l’encontre d’Eva Joly. Il expose le scénario de l’espoir : un sursaut dans les trois dernières semaines de campagne. En spéculant sur un triple effet : un retour d’empathie de la part du public après la phase « bouc émissaire »  ; la persistance d’une avance confortable pour François Hollande qui désamorcerait le réflexe du « vote utile »  ; et l’égalité du temps de parole audiovisuel imposée par les règles de la campagne officielle. « On s’apercevra alors qu’il n’y a qu’une seule candidate de l’écologie, et qu’elle ne mérite pas 2 %. »

Politique
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