Banlieues : la tournée d’AClefeu pour «changer les choses»

AClefeu, collectif créé à Clichy-sous-Bois en 2005, sillonne la France jusqu’à samedi pour « faire grandir les consciences » et chatouiller l’esprit civique face à la crise des banlieues. Reportage à Lyon et Grenoble.

Erwan Manac'h  • 21 mars 2012
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Banlieues : la tournée d’AClefeu pour «changer les choses»

Centre de Lyon, 10h30. Six militants débarquent d’une camionnette de location et installent trois banderoles et une petite sono sous un étroit chapiteau en toile. Les moyens semblent dérisoires en période électorale, mais les militants d’AClefeu sont partis à l’assaut des consciences. Pour son troisième tour de France, l’association fondée à Clichy-sous-Bois après les émeutes de 2005 a lancé deux camionnettes sur les routes, jusqu’au 24 mars. Une grosse dizaine de militants au total s’arrêteront sur les places centrales de 19 villes. Avec, dans leur besace, 23 propositions « pour le droit commun » à faire signer par le plus grand nombre afin d’interpeller le futur Président.

« On fait le tour de France pour faire changer les choses. Les discriminations à l’emploi, au logement ; nos revendications évoquent chacune une réalité pour nous ou pour l’un de nos proches » , explique Marna Bourama, 21 ans, en parcourant les trottoirs. « Les gens avec qui nous discutons nous renvoient cette même réalité. Elle existe dans toutes les villes et pas seulement dans les banlieues, c’est toute la force de ce tour de France » , analyse un grand jeune homme volubile aux cheveux gominés, qui souhaite rester anonyme et n’interrompt pas plus d’une minute son inlassable quête de signatures.

Après plusieurs campagnes pour inciter les abstentionnistes à revenir peser dans les urnes, au prix si nécessaire d’un vote blanc, le collectif veut désormais imposer ses solutions : un plan d’investissement dans l’éducation, la santé de proximité et la culture pour tous (lire notre article). La petite bande de militants associatifs, incrédule face aux propositions des partis politiques, refuse surtout la résignation. Leur tour de France n’a rien de symbolique, au contraire : « Si on n’essaye pas de changer les choses, on est condamné. Nous ne sommes pas des victimes » , dit simplement Marna Bourama avant de replonger dans le flot continu des allers et venues autour du petit stand éphémère. « Sensibiliser les gens en leur faisant comprendre qu’ils peuvent faire quelque chose, c’est déjà une petite bataille de menée » , ajoute Hanane Bellagha, 24 ans, active à AClefeu depuis ses 17 ans, qui prend sur ses congés pour participer au tour de France.

Courte pause sur un banc public pour quatre des six militants d'AClefeu

Désespoir

L’ambiance est moins optimiste, à quelques kilomètres du centre de Lyon. Une poignée de militants plus politisés et plus âgés a profité du passage d’AClefeu pour improviser une conférence de presse, au cœur du quartier du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin. Là où tout a commencé avec les premières « révoltes » en 1979, avant même que les violences n’explosent en 1983 à Vénissieux, une autre ville en proche banlieue de Lyon.

Sous un parasol lesté de plusieurs poids de plomb, ces quelques militants de la première heure donnent la réplique à une journaliste du quotidien local, le Progrès , et attirent un court instant la curiosité de quelques passants. Il s’agit de faire entendre un message politique. « La désespérance grandit et personne ne nous représente » , lance Abdelaziz Chaambi, militant lyonnais contre l’islamophobie (Cri). « On ne veut plus déléguer nos voix aujourd’hui, on nous a trop longtemps pris pour des supplétifs » , ajoute Samir Ben Saadi, militant valentinois.

Idéologues

La journaliste partie, les controverses se poursuivent entre militants dans un «snack» tout proche. Les discussions se crispent et s’emmêlent sur la question de la stratégie à suivre, pour construire le mouvement politique autonome qui donnera force et visibilité aux militants des quartiers qui veulent s’engager en politique. Quelle plateforme de revendication peut exister « au-delà des clivages gauche-droite » ? Quelle forme doit prendre le mouvement ? « On ne va pas se raconter d’histoire , recadre d’entrée Morad Aggoun, élu d’opposition à Vaulx-en-Velin et militant à l’association « Valeurs des quartiers », visiblement irrité. Nous ne sommes pas des milliers à militer dans les quartiers, et les élections, nous avons déjà essayé. » Ce qu’il dénonce : les « idéologues » , comme les Indigènes de la République ou d’autres, qui réduisent selon lui le problème des quartiers à la seule question de l’islamophobie ou du néocolonialisme. Ces militants « d’extrême extrême gauche » , gronde-t-il, qui « mentalisent les choses » et rendent inaudible le discours des militants des quartiers.

Les propositions d'AClefeu et la pétition en ligne sont sur aclefeu.org
« À partir du moment où tu ne vis plus dans les quartiers tu es déconnecté » , observe Abdel Delli, militant depuis 20 ans à Vaulx-en-Velin, en prolongeant le débat dans la voiture qui ramène la délégation au centre de Lyon. « Les gens veulent savoir comment ils vont manger et comment ils vont s’en sortir » , poursuit Morad Aggoun. « La banlieue , dit-il, c’est une communauté sociale, pas une communauté ethnique » .

Acteur et auteur

Mohamed Mechmache, président d'AClefeu (à droite)

C’est dans cet esprit, et à revers du « jacobinisme » et du « clientélisme » des politiques « de la ville », qu’AClefeu entend devenir « acteur et auteur » de la politique. « Nous sommes dans une démarche d’éducation populaire , résume Mohammed Mechmache depuis Grenoble. Au centre-ville de la préfecture iséroise, Le président d’AClefeu assure la permanence devant la petite camionnette pendant que ses militants partent écumer les rues alentour. Aux commandes de la sono, il s’occupe des passants qui s’arrêtent. Du « cas social » qu’il faut savoir remercier, au citoyen informé qui vient échanger des vues – bien établies – sur la banlieue, l’islam, la politique… Il a ses formules pour répondre et sait deviser longtemps.

« Un des principaux leviers dans les quartiers sera celui de la citoyenneté , estime l’ancien éducateur de prévention qui accompagne aujourd’hui la création d’entreprise. Quand les habitants des quartiers pourront lire les codes [de la politique], ils s’apercevront du pouvoir qu’ils ont entre les mains. »

C’est d’ailleurs le sens qu’il donne à ce tour de France, porté par une poignée de jeunes – étudiants, chômeurs ou travailleurs – habitants des quartiers « qui avaient 16-17 ans pendant les émeutes de banlieue » de 2005 : « Ce sont des moments importants, qui leur donnent des clefs qui leur serviront plus tard. C’est un acte politique. »

Société
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