La tulipe et la Hollande, histoire d'une passion

Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce premier épisode du printemps, sur l'histoire de la tulipe.

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Dans mon jardin de Loire, tandis que dans le ciel défilent les derniers vols de grues cendrées remontant vers les pays nordiques et l’Europe orientale, les premières tulipes fleurissent en dépit des meurtrissures de la vague de froid qui les a frappées après un hiver trop doux. Des tulipes dites « botaniques » dont les oignons, si on prend la précaution de laisser leurs feuilles sécher pour qu’elles les nourrissent pour la floraison suivante, offrent des fleurs pendant des années. À la différence des bulbes forcés qui s’épuisent après un premier printemps, alors que c’est si passionnant d’attendre ce retour naturel en fleur. Loin des bulbes « jetables » venus des Pays-Bas qui en monopolisent la production polluante depuis des siècles.

Ce sont deux botanistes, l’un volontairement, l’autre en assouvissant une passion personnelle et désintéressée, qui initièrent la fortune de la Hollande en lui procurant les premiers oignons de tulipe. Le premier, Charles de Lécluse (1526-1609), naquit dans une grande famille aristocrate franco-flamande d’Arras. Il était juriste, médecin de cour, scientifique, écrivain, inventeur du jardin botanique et accessoirement homme d’affaires. L’autre, Pierre Belon (1517-1564), aide apothicaire d’origine bretonne et modeste, fou de plantes, protégé de l’évêque du Mans René du Bellay – frère de Joachim, le poète.

Cette protection permit à l’apprenti pharmacien d’étudier à Paris et de participer au périple d’une délégation diplomatique, culturelle et scientifique, envoyée par François Ier au sultan turc Soliman le Magnifique, maître de l’Empire ottoman. Belon en profita pour exercer sa passion de botaniste, notamment dans Constantinople dont il explora les arrière-boutiques du bazar et les jardins de la ville, cherchant des plantes susceptibles d’être cultivées en France. Il en rapporta vers 1550 le platane et quelques oignons de tulipe dérobés dans les jardins du sultan, pourtant sévèrement gardés. Egalement dans ses bagages, le lilas dont ses quelques boutures couvrirent progressivement la France. Avec le laurier-rose et les roses de Noël, également « trouvés » dans les parterres du Sultan. Mais, dans son jardin du bois de Boulogne, Pierre Belon échoua à acclimater la marijuana dont il avait apprécié la consommation dans les cafés de Constantinople. Il en conçut un vif regret…

La tulipe, alors inconnue en France, suscita les convoitises, notamment celles de Charles de Lécluse, qui entra, sans que l’on sache trop comment, en possession de quelques bulbes. Il affirma ensuite, dans les années 60 de ce XVIe siècle, qu’on lui avait volé ses tulipes : il les vendit en fait à prix d’or à des spécialistes hollandais. Autre aspect de ce mystère : un jour de 1564, Pierre Belon a été assassiné dans un chemin menant à l’hôtel de Madrid, au cœur d’un bois de Boulogne encore un espace sauvage et beaucoup plus malfamé qu’aujourd’hui. Comme s’il fallait l’empêcher de poursuivre sa culture des tulipes faisant de l’ombre aux marchands guignant ces fleurs qui émerveillaient l’Europe. La quête, le désir de posséder ces tulipes peut expliquer sa mort puisque les assassins ne furent jamais retrouvés et que rien ne lui fut volé. Sauf sa petite collection d’oignons de tulipes qui disparut pour réapparaître mystérieusement dans le jardin de Charles de Lécluse, puis en Hollande, où il s’était installé.

S’amorça alors le contrôle qui perdure du commerce de cette fleur et de bien d’autres. Jusqu’à la fin du XVIe siècle, ces tulipes devinrent l’objet de fantastiques spéculations. En moins d’une quarantaine d’années, certaines variétés atteignirent des prix faramineux, s’échangeant contre des carrosses, voire des maisons ; des valeurs complètement folles reposant sur leur relative rareté. Amateurs et spéculateurs vendaient notamment à des prix fous les tulipes qui, en raison d’une maladie virale transmise de bulbe en bulbe, se couvraient de zébrures colorées. Toute la Hollande de cette époque, pourvu que les gens aient quelques économies, succomba à ce que l’on peut considérer comme ayant été une « folie tulipière ». Engouement et spéculation se poursuivirent pendant quelques dizaines d’années au gré des obtentions – nom que les horticulteurs donnent à leurs nouvelles variétés. Ces derniers poursuivaient aussi le célèbre fantasme de la tulipe noire, qui ne vit le jour que vers 1980.

Des spéculateurs s’associaient pour acheter une variété particulière et rare au prix fort. Certains Hollandais renoncèrent même à leur profession pour se lancer dans le commerce des tulipes. Elles servirent parfois de monnaie, de chèque au porteur : les spéculateurs finirent par se vendre les uns aux autres des « tulipes-papier », des bons représentant telle ou telle variété, certains commerçants ne voyant jamais un oignon. Ils suscitèrent de violents pamphlets démontant et dénonçant les risques d’une spéculation fondée sur « une mode fragile et futile ». Cette contestation fustigeant « une folie » provoqua au début du XVIIe siècle un krach qui ruina des milliers de Hollandais, entraînant une vague de faillites et de suicide ; notamment chez les financiers et les spéculateurs de la tulipe qui n’échangeaient plus que du « papier » sans valeur.

Leur commerce ne constituait plus qu’une véritable bulle spéculative qui a éclaté en quelques années. Vers la fin de ce cycle de folie, il existait plus de tulipes sur papier que dans la réalité. Ne resta de cette vague spéculative effrénée que des cultures de tulipes qu’il fallait vendre, à des prix raisonnables cette fois, aux jardiniers et décorateurs floraux des autres pays européens... Les naturalistes, avec leur passion de l’acclimatation, avaient en fin de compte créé une dépendance à certaines fleurs réputées exotiques et rares ; une dépendance qui se lit dans tous les ouvrages de jardinage et de botanique des derniers siècles dans lesquels est entretenu le désir de plantes qui faisaient la fortune des marchands. Restent les tulipes, plus belles en terre que dans les vases...


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