Le piège tendu à la démocratie

Denis Sieffert  • 29 mars 2012 abonné·es

Si l’on en croit les premiers sondages, il n’y aurait donc pas « d’effet Toulouse » sur la campagne électorale. Si la chose devait se confirmer, il faudrait évidemment s’en féliciter. En dépit de tant d’efforts politico-médiatiques, et malgré la légitime émotion provoquée par la tragédie, nos concitoyens n’auraient pas perdu de vue le chômage, le pouvoir d’achat, le sort de l’école et des services publics… La publication, lundi, des chiffres de demandeurs d’emploi – ils sont à présent 4,547 millions – est d’ailleurs venue replacer la thématique sociale au cœur du débat. Pour autant, les tentatives de récupération qui ont suivi l’équipée meurtrière de Mohamed Merah invitent à la réflexion.

L’épisode en dit long sur la nature de cette droite dépourvue de tout scrupule. Et, au-delà même du drame de Toulouse, sur la fragilité de notre démocratie à la merci d’un événement à forte charge émotionnelle survenant dans ces journées décisives où se forme l’opinion. On ne peut en effet faire « comme si ». Comme si, drapé dans sa fonction présidentielle et son écharpe tricolore, Nicolas Sarkozy avait eu le comportement exemplaire auquel il fut rendu hommage un peu partout. Comme si la « parenthèse » avait été ce moment de deuil et de recueillement que certains confrères, de droite et de gauche, ont décrit avec une fausse candeur. Pas besoin d’être sorti de l’ENA pour comprendre le dispositif mis en place par la droite : je surjoue la douleur (presque) muette pendant que je fais donner, en sous-main, l’artillerie lourde des boules puantes. Jamais Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé ne s’étaient mieux accordés qu’au cours de ces journées.
Il faudrait être naïf, ou complice, pour laisser croire que la médiocre politisation du drame de Toulouse par Copé s’est faite à l’insu du candidat-président ! Ou pour imaginer qu’en d’autres circonstances le ministre de l’Intérieur aurait dirigé sur place les opérations en même temps qu’il tenait, heure par heure, la chronique de l’événement sur BFM TV. Tout cela, alors que les mêmes gazettes, qui ont entretenu le pieux mensonge de la « parenthèse », regorgent d’échos venus des « entourages » scrutant dans les sondages les premiers signes d’un effet d’aubaine. Parmi les arguments du secrétaire général de l’UMP, en service commandé, il y a celui-ci, particulièrement édifiant : les socialistes n’ont pas voté la loi d’interdiction de la burqa. Voilà qui nous plonge en plein amalgame.

Le port de la burqa serait intrinsèquement terroriste. Sans doute comme le foulard de ces mères à qui l’on interdit désormais d’accompagner les enfants lors des sorties scolaires. La politique est médiocre quand elle simplifie outrancièrement ce qui est complexe. Le crime de ce Mohamed Merah est à tout point de vue ignoble. Ignoble dans son accomplissement ; ignoble dans ses motivations évidemment antisémites. Ce n’est pas un fait divers comme les autres parce que l’assassin a voulu lui-même donner à son geste une portée symbolique. Et le symbole est effroyable. Mais la question est de savoir si le crime de Merah interpelle notre société sur un péril de portée générale. Ce qui nous renvoie à la personnalité du jeune homme. Celle-ci, manifestement, n’est pas si simple qu’il faille ne voir qu’une seule cause à son acte. L’islamisme, ou le salafisme, par exemple. Il était un délinquant avant d’être un « islamiste ». Et peut-être même l’a-t-il été en même temps. Les policiers qui l’avaient interrogé en novembre dernier le décrivent comme une « petite frappe de cité ». S’il était entré dans la Légion comme il en a eu un moment la tentation, peut-être serait-il allé en Afghanistan pour tuer du taliban… Sa soif de violence semble être sa seule cohérence.

Un détournement du débat politique autour de thèmes sécuritaires, de l’islamisme, voire de l’islam, ou pire encore, de l’immigration, a-t-il la moindre pertinence dans ces conditions ? Toutes nos sociétés comptent des individus capables de produire de tels actes. En France, aux États-Unis – où ils sont fréquents –, en Norvège, en Allemagne (on a oublié la tuerie dans un lycée d’Erfurt qui fit seize morts en 2002), des criminels ont présenté des profils très différents. Jusqu’au plus improbable, comme cet ancien militant écologiste et membre de la Ligue des droits de l’homme qui a ouvert le feu en plein conseil municipal de Nanterre, il y a tout juste dix ans. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à dire sur ce qui s’est passé à Toulouse. C’est au contraire qu’il y a trop à dire pour prétendre réduire le drame à un slogan de campagne qui incriminerait la gauche ou la droite, une religion ou une catégorie de la population, le chômage ou même un climat politique. La tragédie de Toulouse nous interpelle d’un autre point de vue. Celui de la démocratie et de la maturité de nos concitoyens. Même si la droite et l’extrême droite échouent dans leur tentative de dévoyer le débat politique, la question est posée : celle de la fragilité d’un système qui concentre l’avenir d’un pays sur une seule élection. Celle d’un système politico-médiatique de plus en plus enclin à produire de l’émotion quand nous aurions tant besoin de raison.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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