Un an après, retour à Fukushima

En reportage à Fukushima pour Polka magazine, Claude-Marie Vadrot fait le point sur la situation, un an après l'accident nucléaire.

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La Tepco, l’entreprise privée censée gérer les trois réacteurs en fusion de Fukushima , a assuré pendant des mois par des communiqués de presse aussi imprécis qu’optimistes que ses ingénieurs auraient la situation en main au mois de janvier 2012. Un an quasiment jour pour jour après l’accident, la situation n’évolue guère et paraît figée. Dans la centrale mais aussi à l’extérieur, parce que la radioactivité n’est pas une pollution comme les autres : elle s’incruste et n’obéit pas aux hommes. Les terres et la mer restent contaminées. Les réacteurs, eux, n’ont pas encore vraiment joué le jeu de l’optimisme affiché depuis des mois.

Nul n’a d'ailleurs pu encore les approcher : ils tardent à se refroidir et à se plier à la discrète euphorie des officiels japonais. Les journalistes n’ont pu se rendre qu’une seule fois près de la centrale en autocar depuis l’accident. Ils étaient étroitement encadrés, n’ont pratiquement rien vu et n’ont pas eu la possibilité de converser avec les techniciens qui risquent toujours leur vie. Pas question que des bavards leur racontent que les sondes informatiques tombent en panne les unes après les autres, « brûlées » par la radioactivité, et que les trois réacteurs ne sont toujours pas sous contrôle. Ni qu’ils constatent de près l’effroyable état des bâtiments détruits par les explosions.

Dans le coeur des cuves que rongent toujours lentement mais sûrement les produits de fission, les températures oscillent toujours autour d’une centaine de degrés, malgré les millions de litres d’eau douce ou salée déversés. Au mois de décembre, les opérateurs de la Tepco ont avoué que les fuites d’eau de refroidissement vers la mer avaient repris, en dépit de leurs efforts. Le Pacifique, qui a déjà reçu 10 000 tonnes d’eau radioactive, se charge à nouveau en césium 137, en iode 131 et surtout en strontium qui entraîne des risques de cancer des os.

Une région désertée

Loin, très loin de ce dernier avatar technique encore inexpliqué que des ouvriers kamikazes tentent d’endiguer avec des sacs de sable, les habitants de la région de Fukushima prennent progressivement conscience de ce qui leur arrive et du caractère approximatif des informations qui leur sont données sur la teneur en radioactivité de l’air : jusqu’à 10 microsieverts/heure, soit entre 150 et 300 microsieverts/an. Des doses largement supérieures aux normes internationales. Et encore, les teneurs moyennes ne tiennent pas compte des différences locales, et de l’accumulation de la radioactivité dans les terres contaminées, en taches de léopard, au gré des vents, du relief et du hasard. Elles sont constatées, oscillant d’un mètre à l’autre, par les journalistes qui pénètrent dans la zone évacuée équipés de dosimètres.

Théoriquement, il ne reste personne dans un rayon de 20 kilomètres autour de la centrale de Fukushima Daiichi, puisque plus de 90 000 personnes ont été évacuées. Théoriquement... Quant aux habitants qui vivaient entre la zone comprise entre 20 et 30 kilomètres, ils sont soit calfeutrés dans leurs maisons, soit partis. Théoriquement encore... Car il n’est pas facile d’admettre, notamment pour des paysans, qu’il faut tout abandonner face à une radioactivité invisible. Au Nord-Ouest de la centrale, à une cinquantaine de kilomètres, aucun des paysans n’est revenu ; au Sud, à une quarantaine de kilomètres, les pêcheurs restent sans travail car les poissons et les coquillages sont fortement contaminés et invendables. Pour la première fois, des dizaines de milliers de Japonais se retrouvent confrontés à l’invisible. Seules indications que la région a été projetée dans un autre monde : comme autour de Tchernobyl, la végétation commence à grignoter les routes ou les rues, les champs ne sont plus cultivés, les serres en plastique s’effilochent sous le vent, chiens et chats errent à la recherche de nourriture. Comme les quelques vaches et autres animaux domestiques que les paysans n’ont pas eu le coeur d’abattre et qui redeviennent sauvages, voire dangereux. Ça et là, des ombres humaines discrètes reviennent les aider à survivre. Pour le principe, parce qu’ils y sont attachés.

Dans de nombreux villages les traditionnelles maisons en bois abandonnées depuis des mois commencent à se délabrer, ajoutant à l’impression de désolation. Bien peu d’habitants croient aux annonces gouvernementales expliquant que la région sera prochainement réhabilitée par grattage des terres contaminées, alors que nul ne sait où il serait possible de stocker les déchets de terre et d’arbres souillés : pour une seule commune de moyenne grandeur, les débris couvriraient l’équivalent d’une trentaine de terrains de football. Cette décontamination, qui ne peut « rattraper » la radioactivité qui gagne les profondeurs du sol, coûterait une fortune. Les déclarations gouvernementales invitant au retour retentissent comme la promesse d’une renaissance miraculeuse. Mais la promesse ne correspond hélas pas à la réalité de la contamination qui empêchera les habitants de revoir un jour leurs paysages familiers. D’ailleurs, ils ne se précipitent pas pour revenir sur leurs terres et leurs villages car ils n’ont plus confiance. Ceux qui le font ont repris quelques cultures et consomment leurs produits en ayant conscience qu’ils prennent un risque parce qu’ils n’ont pas le choix.

Il y a ceux qui ont obéi aux ordres d’évacuation, ceux qui se demandent comment se calfeutrer dans leurs maison sans sortir et sans envoyer les enfants qui restent à l’école ; il y a aussi ceux qui s’incrustent discrètement sur leurs terres parce qu’ils ne savent pas où aller pour continuer à vivre sans travail ou sans cultiver leurs champs. Certains, fatalistes, ne portent même plus le masque qui, de toute façon, ne les protège pas de grand chose. Dernier paradoxe terrible, les espaces touchés étaient fréquemment voués à une culture et à un élevage biologiques qui ont perdu tout débouché et donc toute valeur. Sauf quand ils passent à travers les contrôles... Cependant que le gouvernement envisage, notamment pour la viande, de modifier le taux de radioactivité de la nourriture, en vente dans les grandes villes et notamment dans la zone de Tokyo.

Ne restent plus à ces Japonais, menacés ou évacués, que leurs yeux pour pleurer. Ils ne s’en privent pas. Passé le temps de la stupeur, des habitants désespérés expriment ouvertement leur chagrin : bon gré malgré ils commencent à oublier le tsunami et ses dizaines de milliers de morts pour exprimer leur désespoir d’être condamnés à l’exil et au chômage. Ils pleurent sur un malheur pour lequel il n’y aura pas de remède avant des dizaines d’années. Quand aux personnes âgées, terrassées par le déracinement ou la solitude délibérément choisie, elles décèdent deux fois plus que dans le reste du pays.

Le chômage, malgré les promesses du gouvernement japonais, est le lot des citoyens partis en exil pour être relogés dans des bâtiments provisoires dans lesquels ils risquent de passer encore des mois, voire des années. Coupés de leurs racines, arrachés à leur environnement familier, beaucoup de ces déracinés sombrent peu à peu dans le désespoir. Au fur et à mesure qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas près de retrouver leurs maisons, leurs villages et leur région. Les paysans ont du mal à se reconvertir à des métiers inconnus et ils sont sans aucun doute les plus sacrifiés d'une situation qu’aucun service officiel n’avait anticipée.Certaines petites villes ne sont plus que des cités fantômes : magasins aux rideaux baissés ou bien offrant dans leurs vitrines des produits que personne ne viendra plus acheter, rues désertées seulement animées par des feux de signalisation sans utilité, hôpitaux au fonctionnement réduit et écoles sans enfants, le désert urbain de l’hiver s’est installé, encore plus angoissant que les campagnes en friche de l’été. Les mêmes images de désolation qu’à Tchernobyl qui devraient faire réfléchir ceux qui s’accrochent encore au tout nucléaire. Fukushima est la preuve que cette source d’énergie présentée comme inépuisable peut devenir un piège.

Sobriété énergétique

Les Japonais auront au moins appris de cette catastrophe nucléaire qu’il est possible de faire des économies d’énergie, notamment dans le domaines de l’électricité ; au moment où il ne reste plus que 5 réacteurs en fonctionnement sur les 58 que possède le Japon. La sobriété énergétique représente la plus ancienne revendication des écologistes et des spécialistes de l’énergie qui estiment que ces économies offrent le plus important gisement énergétique. Dans la plupart des pays industrialisés, elles représentent environ 30 % de la consommation publique et privée. Exactement la part de production électrique du Japon avant la catastrophe. Ses habitants ont donc été priés, voire sommés, de compenser le déficit en changeant leur mode de vie. Les mesures et les conseils du gouvernement, au début plutôt mal accueillis, ont entraîné pour tout le Japon une réduction de la consommation électrique de 12 à 15 %. Pour l’immense métropole de Tokyo et de sa banlieue, la réduction a été de 27 %.

Une baisse rendue possible par l’extinction des bureaux et de millions d’ordinateurs pendant la nuit, la suppression de nombreuses enseignes et publicités lumineuses, l’arrêt de dizaines de milliers d’appareils de distribution de boissons et de nourriture dans les lieux publics, les gares et les aéroports. Partout, des milliers d’escalators et de tapis roulant ont été mis à l’arrêt. Chez eux, l’été dernier, des millions de Japonais ont aussi arrêté la climatisation ; cet hiver, ils réduisent le chauffage. Pour les aider, l’industrie du textile a mis au point des sous-vêtements qui utilisent la chaleur corporelle pour tenir les gens au chaud dans des bureaux et des appartements plus frais. Dans les rues, l’éclairage public a été considérablement réduit, notamment au coeur de la nuit. D’après les services de police de la capitale et d’autres grandes cités, la suppression ou la diminution de l’intensité de la lumière dans les rues n’a pas entraîné, comme des expériences semblables l’ont également prouvé dans quelques petites villes françaises, l’augmentation tant redoutée de la délinquance...

L’état de la région de Fukushima et la réaction sans précédent d'une société convertie à l’économie d’énergie représentent désormais une source de réflexion pour l’ensemble de la classe politique française, dans une campagne électorale qui passe l'écologie sous silence.


Claude-Marie Vadrot est l'auteur de « La centrale indémontable », Petite histoire explosive du nucléaire français, de Brennilis à nos jours.

Photo article : YOICHI HAYASHI / YOMIURI / THE YOMIURI SHIMBUN / AFP

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