« L'Empreinte à Crusoé », de Patrick Chamoiseau

Avec « l’Empreinte à Crusoé », Patrick Chamoiseau revisite un mythe littéraire et lui offre une nouvelle naissance.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Robinson Crusoé de Daniel Defoe a paru pour la première fois en France en 1719, peu de temps après sa première édition en Angleterre. Depuis, le personnage est devenu un mythe de la littérature, et le roman n’a cessé d’être relu et réécrit, donnant lieu à de nombreuses variations. La plus fameuse est celle de Michel Tournier. C’est son premier roman, qu’il publie en 1967 : le magnifique Vendredi ou les limbes du Pacifique .

Si le Robinson Crusoé de Defoe est un hymne aux valeurs « civilisatrices » et au système d’édification économique des XVIIIe et surtout XIXe siècles, le roman de Tournier prend en charge les idéologies subversives contemporaines de son écriture, notamment l’écologie et l’anticolonialisme.

Après le Robinson Crusoé des XVIIIe et XIXe siècles, puis celui de la seconde moitié du XXe siècle, l’Empreinte à Crusoé, de Patrick Chamoiseau, sera-t-il celui du XXIe ? Magnifique projet que ce livre, au titre faussement plus neutre que celui de Tournier. Patrick Chamoiseau a choisi ­d’adjoindre à son « récit » une sorte de « making-of » d’une vingtaine de pages. Intitulé « l’Atelier de l’empreinte » , ce sont des notes et des chutes, des phrases qui n’ont pas trouvé leur place dans le texte, qui renseignent sur les intentions de l’auteur et qui ­alimentent la réflexion.

Or, de la pensée, l’Empreinte à Crusoé en dispense avec prodigalité. Jamais de façon théorique ou didactique. Patrick Chamoiseau est un grand écrivain sensuel, chez qui la pensée est toujours incarnée. Il revisite l’histoire de cet homme confronté à la solitude pendant de longues années sur une île déserte avec force couleurs, formes, effluves, bruits et sons, paysages, sensations, donnant même l’impression du toucher. Son Empreinte à Crusoé est un grand spectacle panthéiste à la manière d’un Terrence Malick, le mysticisme en moins, le réalisme magique en plus. Mais il n’est évidemment pas que cela.

Patrick Chamoiseau note dans son « Atelier » : « le Robinson de Defoe se civilise, et civilise. Le Robinson de Michel Tournier s’humanise, et humanise. On ne peut que poursuivre ­l’humanisation. Creuser là. » Mais comment ?

Si l’auteur de Texaco (prix Goncourt 1992) retravaille tous les éléments narratifs du Robinson classique, il s’en écarte de la manière suivante, qui radicalise la démarche de Michel Tournier : ici, les transformations successives du point de vue du personnage (le rejet de l’île suivi de sa conquête, la peur de l’Autre avant l’aspiration à sa présence…) ne sont dues qu’à lui-même. Au flux incessant (sinon délirant) de sa conscience, rendu par des flots de phrases dont les points-virgules accélèrent le ­mouvement.

L’une des grandes différences de ce roman avec les précédents, c’est que de Vendredi en chair et en os, il n’en est point. Surgit, certes, un « Dimanche » . Mais l’existence réelle de celui-ci est rien moins que probante. Finalement, le sentant partout et nulle part, le personnage reconnaît cet Autre en lui-même, intégrant ainsi le regard d’autrui sur sa propre personne, ce qui n’est pas sans conséquences positives sur l’élargissement de son horizon.

L’Empreinte à Crusoé raconte l’histoire d’une ouverture progressive d’un être à ce qui est, à ce qui pourrait être, et même à ce qui ne le peut pas. L’usage des mots, en particulier ceux des premiers Grecs, Parménide et Héraclite, comme une renaissance du langage, y joue un rôle déterminant.
La conscience de ce Crusoé en vient à dépasser sa seule personne, sans que le récit prenne une dimension new age, fort heureusement. Il s’agirait plutôt d’une pleine présence au monde : « Je vivais […] une liberté sans concession qui ne m’enfermait plus dans quoi que ce soit, mais qui m’offrait sans limites à moi-même et à l’entour ; une mise en relation. »

Mais, nous dit l’Empreinte à Crusoé , cette ouverture au monde ne peut se faire sans la force assumée de « l’origine » . Or, Robinson Crusoé souffre d’amnésie sur sa vie antérieure. Ce qui, chez Patrick Chamoiseau, donne lieu à une formidable invention. On n’en dira pas plus, sinon que la fiction opère un très beau renversement. Cette question de l’origine est aussi valable pour la littérature elle-même. Sans la puissance du roman de Daniel Defoe, l’Empreinte à Crusoé n’aurait pas cette profondeur ni cette liberté.


L'Empreinte à Crusoé, Patrick Chamoiseau, Gallimard, 256 p., 18,50 euros.

À lire : Robinson Crusoe, Danie Defoe, (très bien) traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier, préface de Michel Déon, Albin Michel,
419 p., 22 euros.

Vendredi ou les limbes du Pacifique, Michel Tournier, postface de Gilles Deleuze, « Folio », Gallimard.

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.