«Au-delà des collines» de Cristian Mungiu; «Des hommes sans loi» de John Hillcoat

Christophe Kantcheff  • 20 mai 2012
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«Au-delà des collines» de Cristian Mungiu; «Des hommes sans loi» de John Hillcoat

Depuis Cannes, où il n’est question que de strass et de paillettes, la polémique à propos du jean porté par Cécile Duflot lors du premier conseil des ministres, jeudi, en impose. Voilà qui nous remet à notre place, nous, journalistes et festivaliers futiles, obsédés par l’apparence et le faux-semblant.

Sinon, hormis le fait que nous sommes ici entrés dans l’ère glaciaire, avec cette impression vivifiante d’être délocalisés au Touquet-Plage en plein mois de novembre, qu’a-t-on pu voir ?

Illustration - «Au-delà des collines» de Cristian Mungiu; «Des hommes sans loi» de John Hillcoat

Du sérieux, avec Au delà des collines , du sérieux et du captivant. Après 4 mois, 3 semaines, 2 jours , qui lui a valu en 2007 la Palme d’or, Cristian Mungiu revient avec un film dont les deux personnages principaux sont à nouveau deux jeunes filles mais dans une tout autre histoire, un autre contexte.

Le cinéaste roumain est parti d’un fait divers. En 2005, une jeune fille, qui était venue rendre visite à une amie dans un couvent loin de tout, en Moldavie, y est morte au bout de quelques semaines après la célébration d’un « exorcisme ». Le film commence quand Alina (Cristina Flutur) est de retour d’Allemagne, où elle s’est expatriée pour trouver du travail. Premier plan : elle retrouve Voichita (Cosmina Stratan). Toutes deux ont grandi ensemble dans le même orphelinat, ont l’une pour l’autre un amour fort, emprunt d’homosexualité. Mais sur le quai de la gare, alors qu’Alina pleure de joie sans discontinuer dans les bras de Voichita, celle-ci lui demande de se contenir.

Illustration - «Au-delà des collines» de Cristian Mungiu; «Des hommes sans loi» de John Hillcoat

C’est que, depuis le départ d’Alina, Voichita a rencontré Dieu, qui est exigeant et exclusif quant à la passion qui lui est due. Le film met d’abord en place deux fils narratifs qui coexistent. D’une part, le dépit amoureux d’Alina venue en réalité chercher Voichita. Elle perçoit les hésitations de celle-ci, dont la conscience est dominée par le prêtre (Valeriu Andriuja) responsable du couvent. D’autre part, la vie quotidienne de ces nonnes, qui semble être restée clouée au XIXème siècle, très loin du visage qu’offre la ville la plus proche, qui ne brille pourtant pas par sa modernité.

4 mois, 3 semaines, 2 jours inclinait vers le naturalisme (que l’on retrouve ici dans les plans qui font incursion dans la ville) ; Au-delà des collines est bien plus stylisé, avec des tonalités sombres, dans le bleu, le gris, le brun, dont certaines peuvent évoquer l’art orthodoxe, et des trouées de blanc pour la neige – puisque le tournage a eu lieu en hiver. L’image est superbement composée mais n’écrase pas le mouvement du film, qui gagne en intensité dans sa deuxième heure.

Face aux efforts d’Alina pour reconquérir Voichita, et à sa révolte contre les dogmes absurdes auxquels les nonnes se soumettent, s’enclenche une mécanique redoutable. Rendue agressive par son dépit amoureux, Alina est décrétée malade par l’hôpital qui ne souhaite pas la garder, et considérée comme en proie au « Malin » par le prêtre et les sœurs qui vont tout tenter pour la « sauver » . C’est-à-dire la maltraiter (on l’attache, on la fait jeûner, on l’expose au froid…), jusqu’à ce que, sans le vouloir, mort s’ensuive. L’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ?

Cristian Mungiu parvient à rendre dans toute sa force irrépressible la puissance idéologique du prêtre et l’énergie physique des religieuses développées au nom du Bien, dont l’issue est un meurtre commis en toute innocence. C’est cette notion d’« innocence » que le film interroge avec d’autant plus d’acuité qu’il n’émet aucun jugement explicite. Quand Alina est transportée déjà morte à l’hôpital, Voichita est la plus atteinte, elle qui a participé au meurtre de son amie par son impuissance à réagir. Mais les nonnes ont leurs raisons d’avoir agi de la sorte qu’elles soutiennent avec une logique folle face au médecin de garde.

La religion orthodoxe, ou plus exactement ses dérives, n’est pas le seul horizon d’ Au-delà des collines . Les utopies messianiques détournées, confisquées, dont le souvenir reste encore frais chez un cinéaste roumain, ne sont évidemment pas étrangères à l’objet de ce film qui ne manque pas de souffle.

Illustration - «Au-delà des collines» de Cristian Mungiu; «Des hommes sans loi» de John Hillcoat

Que dire des Hommes sans loi , présenté en compétition ? Que son scénariste s’appelle Nick Cave, dont j’apprécie toujours la musique même s’il se teint les cheveux d’un noir d’ébène, comme le montrent les images de la traditionnelle conférence de presse qui suit la projection. Que son réalisateur s’appelle John Hillcoat (précédent film : la Route ), un artisan dénué d’imagination dont la vision de la prohibition aux Etats-Unis accumule les poncifs, notamment stylistiques. John Hillcoat est aussi un petit malin, qui essaie de se mettre dans la poche les spectateurs qui pourraient se lasser de ses clichés, avec quelques répliques mettant ces derniers en abyme. Mais stoppons-là, c’est déjà trop compliqué pour un film aussi simplet…

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