Depuis Hénin-Beaumont, Mélenchon mènera le «troisième tour »

Jean-Luc Mélenchon a officialisé sa candidature dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais, face à Marine Le Pen, avec la promesse d'une belle et difficile bataille politique. Reportage.

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Hénin-Beaumont, petite ville post-industrielle de 25 000 habitants, sera donc l'épicentre d'une bataille politique sans précédent. Samedi, le leader du rassemblement des gauches a fait irruption dans cette ancienne ville minière, où Marine Le Pen creuse son sillon depuis plusieurs années. Pour prolonger la campagne présidentielle, le Front de gauche a décidé de faire face au Front national, plaçant la commune au cœur de l'attention nationale «et j'ose le dire internationale» , espère Jean-Luc Mélenchon, conscient du «caractère extraordinaire» de son geste.

Devant la presse et plusieurs dizaines de sympathisants, samedi après-midi, Jean-Luc Mélenchon n'a pas tenté une métamorphose impossible. Dans une courte prise de parole aux airs de mini meeting, il livre sans ambiguïté sa vision d'une campagne aux enjeux «nécessairement nationaux et internationaux» . Il défend donc le programme du Front de gauche, «l'humain d'abord», assurant n'être candidat «à aucune bataille locale» . Il insiste surtout sur la « bataille indispensable » contre le Front national, programme contre programme «pour que tout le monde entende (...) le message fracassant que nous sommes en position de faire passer.»

La commune, habituée à ce que l'on parle d'elle comme un creuset de la misère et du «vote contestataire» vibrait samedi d'une étrange euphorie. «Dans le nord, on est accueillant!» , s'amusent Serge et Robert, deux quinquagénaires qui n'en finissent plus de rire de ce qui arrive à leur commune, devant leur petit stand de la braderie d'Hénin-Beaumont, qui n'a jamais connu telle médiatisation. «Nous les recevrons bien et on votera en fonction de leurs propositions» , promettent les deux amis.

Dans les rues de la ville, on accueille ce tapage avec plus ou moins bon cœur. Tout sourire, les deux tauliers d'un petit bar PMU de la place centrale prévoient un mois de grosse affluence : «On a eu la télévision croate hier» , sourit l'un d'eux sans trop rentrer dans le fond politique de l'événement. « Il nous manquait un George Marchais , souffle-t-il toutefois, nous aurons Mélenchon» .

Un défi électoral osé

La 11e circonscription du Pas-de-Calais est à première vue promise au Front national qui y arrivait en tête au premier tour de la présidentielle avec 31% des voix devant le PS à 28,75%. Conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais de 1998 à 2004, puis conseillère municipale d'Hénin-Beaumont de 2008 à 2011, Marine Le Pen a recueilli 41,65% des suffrages au second tour des législatives en 2007.
Jean-Luc Mélenchon est loin derrière, 4ème au premier tour de la présidentielle avec 14,85% des voix.

Pourtant, le pari est à sa portée. Car le département penche à gauche. François Hollande a recueilli 56,18% des votes le 6 mai face à une droite localement faible (15,79% le 22 avril) et divisée. Selon Alexis Corbière, les 14 communes de cette circonscription sont toutes à gauche, exceptée une, dirigée par une maire Modem. 5 d'entre-elles sont aux mains des communistes.

Le défi, pour le Front de gauche, est de parvenir à dépasser le Parti socialiste. Il aurait alors de fortes chances de l'emporter au second tour en jouant la carte du Front Républicain contre Marine Le Pen. Et le PS se trouve justement en état de déliquescence, gangréné localement par des affaires de corruption qui ont conduit le maire d'Hénin-Beaumont, Gérard Dalongeville (PS), en prison et ont éclaboussé la fédération du Pas-de-Calais. Le député sortant a cédé sa place à une personnalité moins connue, Philippe Kemel, le maire de Carvin, qui a déjà annoncé qu'il se maintiendrait face à Jean-Luc Mélenchon. « Il n'y a pas de raccourcis à la tâche , répond ce dernier, nous ne comptons sur aucun accord entre partis, il va falloir convaincre les électeurs 1 par 1» , au cours d'une campagne «homérique» .

«C’est un choix fondamental qui pose la question suivante : l’issue à la crise se fera-t-elle sur la question sociale ou la question ethnique ?» , estime Alexis Corbière sur son blog.

On veut du mieux!

«Nous ne sommes pas des Lepenistes!» , clament les Héninois ravis qu'une pointure vienne tordre le coup à cette vieille idée. Marine Le Pen, que tout le monde ici a déjà au moins aperçu, reste pourtant très présente.

Adossé au mur de brique rouge derrière un petit étalage, à la friperie, Christian, 22 ans, gestionnaire de stock dans un supermarché, dit ne plus avoir confiance en la gauche, son camp politique familial. Pour les législatives, son choix est fait : «Marine Le Pen connaît bien Hénin-Beaumont et elle a plus de franc-parler. Et puis l'immigration, embraye-t-il, il y a beaucoup trop de Roumains ici, je me suis fait voler deux fois mon vélo devant chez moi.»

Pour Robert, tourneur de 59 ans, ce vote Front national n'a rien d'un vote de protestation : «Il y a les idées [racistes] qui suivent» , analyse-t-il entre deux blagues. « Ce racisme est un truc de jeunes cons, on aura beau chasser tous les étrangers, rien ne changera» , embraye son ami et collègue Serge, avec qui il travaille à la forge depuis 39 ans. Serge rit beaucoup, mais ne décolère pas : « Qu'est-ce qu'il va faire pour nous, Mélenchon vient avec ses gros sabots parce qu'il a vu le score de Le Pen, il vient faire un coup médiatique» , gronde-t-il. Pour faire son choix, il écoutera pourtant les débats et jugera les propositions. «Nous, on veut du mieux, pas de blabla!»

Du cœur, de la solidarité et des luttes

Illustration - Depuis Hénin-Beaumont, Mélenchon mènera le «troisième tour » Autour de la salle «Colysée» où Jean-Luc Mélenchon a réuni les militants du Front de gauche peu après sa conférence de presse, les «sympathisants» sont aux anges. Pour les militants, cette arrivée surprise n'est pourtant pas évidente à gérer. Le candidat initialement désigné, Hervé Poly, dont le nom figure encore en grosses lettres comme candidat principal sur la façade du local du PCF, sera finalement suppléant. Ou plutôt « député suppléant », tente de reformuler Jean-Luc Mélenchon, qui veut le laisser en première ligne dans la campagne de terrain.

Visiblement un peu troublé par les événements, Hervé Poly introduit M. Mélenchon, «sans dieu, ni César, ni maître» , et il ironise : «Je lui passe la parole pour ne pas lui faire tout de suite de l'ombre» .

«La démocratie [interne] a fonctionné, elle a été un peu accélérée », raconte aussi Hervé Poly, sans masquer un certain malaise, avant d'exprimer toute sa détermination à mener cette bataille collective : «Contre ceux qui se nourrissent de la colère, nous serons le front du cœur, de la solidarité et des luttes» , lance-t-il.

Au milieu de ses militants en cercle, Jean-Luc Mélenchon dessine enfin un plan de bataille : multiplier le porte-à-porte, aller à la rencontre des salariés en lutte, parler aux journalistes. Quelque chose se passe, espère-t-il surtout à la lumière de la campagne présidentielle, «les gens ne sont pas catégorisés comme à certaines époques. Ils nous écoutent.»


Photos : AFP / Denis Charlet

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