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« Holy Motors » de Leos Carax : Le cinéma respire encore

Contre le cynisme de l’époque, Holy Motors entend réenchanter au moins le septième art.

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« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde », dit l’un des personnages de Holy Motors. Encore faut-il que l’œil soit appelé, provoqué. À Cannes, où les films passent comme sur une corde raide, le moindre faux pas entraîne la chute –  Pola X, le précédent long-métrage de Leos Carax, treize ans plus tôt, ne s’en était pas remis. Le nouveau film tant attendu du cinéaste (l’expression est pour une fois justifiée) a, quant à lui, fait l’effet d’un mirage (voir Politis n° 1205 ou le blog Cannes 2012 sur Politis.fr). La vision était splendide et, sans dire que le reste était un désert – certainement pas ! –, il y avait dans cette apparition quelque chose d’unique qui engageait le regard.

Une seconde vision, même loin de l’émulation cannoise, garde la même puissance d’éblouissement. Holy Motors est un puits de jouvence cinématographique, dans lequel l’œil non repu, l’œil qui cherche, trouve d’inépuisables richesses. Où les sens sollicités renouvellent sans cesse le sens. Dans la première séquence en guise de prologue, les spectateurs de la salle de cinéma aux yeux fermés, que Leos Carax en personne rejoint par un passage secret, ne sont peut-être pas seulement endormis. L’enfant qui passe entre les travées des fauteuils, puis le chien immense, majestueux et lent comme une divinité, appartiennent peut-être à leur rêve.

Dès lors, une sorte de profession de foi ouvre le film : Carax revient au cinéma à la condition qu’il soit l’émanation d’un rêve collectif. Il s’agit pour cela d’en retrouver la magie, d’en re-susciter (ressusciter ?) l’enchantement. C’est l’ambition d’ Holy Motors, et aussi la quête des origines et d’une certaine innocence que le film raconte, avec les difficultés dressées par l’époque.

Il faut de la croyance. C’est ce que signifie M. Oscar (Denis Lavant) au « patron des caméras invisibles » (Michel Piccoli), venu le visiter dans sa limousine, dont l’intérieur ressemble à une loge de théâtre. Il faut de la croyance pour endosser les rôles que M. Oscar va jouer l’un après l’autre, de la vieille mendiante moldave à la motion capture de jeu vidéo dansant avec une contorsionniste, de M. Merde, un repoussant clochard (déjà vu dans le film collectif Tokyo ! en 2008) qui hante les égouts et les cimetières, et mange les cheveux d’une mannequin voilée (Eva Mendes), au père de famille intransigeant avec sa fille.

Au total une dizaine de rôles qui correspondent à autant de séquences sidérantes, déchirantes, reliées par un voyage en limousine, conduite par un tendre et très féminin majordome, Céline (Édith Scob). Alors que le cynisme domine et que le narcissisme a envahi jusqu’aux tombes des morts –  « Visitez mon site », enjoignent les épitaphes autopromotionnels –, Holy Motors affirme ses valeurs : celles des rendez-vous avec la fiction, avec l’émerveillement et la fantaisie. On n’a pas encore suffisamment souligné à quel point le film est drôle, ponctué d’une ironie mordante – par exemple, la scène de règlement de comptes à la terrasse du Fouquet’s – et d’un humour non dénué d’autodérision. On a en revanche déjà beaucoup insisté sur les références qui alimentent Holy Motors, au point parfois de le transformer en « musée du cinéma » pour n’y voir qu’une métaphore nostalgique sur la mort du septième art.

Certes, les clins d’œil existent, du cinéma muet à Franju et Lynch, en passant par Godard et Demy (superbe séquence avec Kylie Minogue), et les films précédents de Leos Carax. Mais c’est davantage à une renaissance à laquelle on assiste ici plutôt qu’un avis de décès. Au moment où l’on célèbre le vingtième anniversaire de la disparition de Serge Daney, qui avait annoncé la mort du cinéma en tant qu’il promettait le monde (c’est-à-dire une internationale des regards et des imaginaires), Leos Carax relève le défi d’un art vibrant. Vive Holy Motors  !


Holy Motors : Leos Carax, 1 h 55.

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