Shell, l’autorisation scandaleuse

Le pétrolier a obtenu le feu vert pour son projet de forage exploratoire au large de la Guyane, en dépit des risques pour l’environnement. Parallèlement, la ministre de l’Écologie changeait de maroquin…

Marion Perrier  • 5 juillet 2012 abonné·es

Quatre forages d’exploration ultraprofonds (6 000 mètres dont plus de 4 000 mètres sous les sédiments marins) au large de la Guyane, connue pour la richesse de sa biodiversité : le projet de Shell, qui symbolise toute la démesure de l’exploration pétrolière non conventionnelle, vient pourtant d’obtenir le feu vert du gouvernement français, en dépit de l’opposition des écologistes.


Après la découverte, l’année dernière, d’or noir dans les sous-sols marins de la région, la compagnie attendait, en juin, les dernières autorisations pour lancer la deuxième phase du projet. Mais le 14 juin, Nicole Bricq, ministre de l’Écologie, et Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, annoncent une « remise à plat » de toutes les autorisations de forage dans l’attente d’une refonte générale du code minier, jugé obsolète et déjà très critiqué lors des mobilisations antigaz de schiste. Immédiatement, les élus guyanais montent au créneau pour défendre le projet, qu’ils considèrent comme «   le plus grand espoir en termes économiques que la Guyane ait jamais connu depuis la création de la base spatiale dans les années 1960 ». Après le changement de maroquin de Nicole Bricq, nommée ministre du Commerce extérieur après les législatives, la compagnie obtient le 22 juin les derniers documents nécessaires à la poursuite de ses opérations. Simple coïncidence ? L’eurodéputé Europe Écologie-Les Verts (EELV) Yves Cochet en doute, en attendant de voir à l’œuvre Delphine Batho, qui a succédé à Nicole Bricq.


Ce dénouement inquiète les associations de protection de l’environnement. La première phase d’exploration fondée sur l’utilisation de sonars est déjà accusée de perturber les populations de cétacés. Pendant la seconde phase du projet, les déblais de forage seront, en outre, rejetés en mer, alors qu’ils contiennent des adjuvants toxiques. «   Nous avons été très impressionnés en découvrant la quantité de mercure et de baryum ainsi dispersée   », alerte Jacky Bonnemains, de l’association Robin des bois. Une pratique qui devrait considérablement modifier l’environnement des nombreuses espèces présentes dans les profondeurs de la zone.


Ces risques ne concernent pourtant que des conditions normales d’exploration, les seules d’ailleurs à être envisagées par l’étude d’impact proposée par Shell. « Quelles que soient les garanties techniques apportées, elles sont insuffisantes. Aucun système de sécurité ne pourra être suffisamment réactif en cas d’accident à cette profondeur », souligne un porte-parole de Greenpeace. Comme l’ont rappelé la fuite de gaz de mars dernier sur la plateforme Total Elgin, en mer du Nord, ou l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon en avril 2010, dans le golfe du Mexique, le risque d’accident est bien réel. Dans ce dernier cas, il avait fallu cinq mois à la compagnie BP pour colmater la fuite qui avait causé l’explosion [^2].
Selon un accord publié par le Nouvel Observateur, Nicole Bricq aurait néanmoins obtenu des concessions de la part de Shell. Le pétrolier se serait engagé à mettre en place des mesures de protection de l’environnement et à favoriser les retombées économiques locales, ce qui ne rassure pourtant pas les associations. « C’est du pipeau total. Certains points faisaient déjà l’objet d’un engagement volontaire des compagnies pétrolières. Rien de nouveau », tempête Jacky Bonnemains. «  C’est du greenwashing, appuie Yves Cochet. Il faudrait que tout soit vérifié, ce dont je doute. »


La compagnie affublée d’un coquillage n’est pas réputée pour son sens des responsabilités environnementales. Les associations la tiennent pour responsable en partie des écoulements de pétrole permanents qui souillent le delta du Niger. Shell est également dans la ligne de mire de Greenpeace pour sa campagne d’exploration en Arctique. « Elle est la première à aller forer aussi loin, alors que les études ont démontré que sous la banquise, en cas de marée noire, il sera impossible de nettoyer », précise Isabelle Philippe, porte-parole de l’ONG.
Ce sont sans doute les arguments économiques qui ont fait céder le gouvernement. « Ce n’est pas un très bon signe. Il faudra très vite revenir sur le fond : la refonte du code minier et la transparence dans l’octroi des permis », estime Jean-Philippe Magnen, au nom d’EELV. Comme le rappelle Yves Cochet, les socialistes s’étaient d’ailleurs positionnés contre l’exploitation pétrolière en eaux profondes. « En juillet 2011, Jean-Marc Ayrault était le premier signataire d’une proposition de loi visant à interdire l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels. Il serait souhaitable que le Premier ministre et la nouvelle ministre de l’Écologie s’en souviennent. »


Alors que Shell a annoncé la reprise imminente de ses opérations, les écologistes espèrent désormais que le débat public sur l’avenir énergétique de la France, promis par les socialistes, permettra de mettre un terme à cette course effrénée vers les dernières gouttes d’or noir.


[^2]: Catastrophe dont l’énorme facture écologique demeure inconnue, voir Politis du 19 avril 2012.

Écologie
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