Blaise Compaoré reçu à l’Élysée : le bal des despotes

La visite ce mardi à l’Élysée du président burkinabé indigne les associations de défense des droits humains et la veuve de Thomas Sankara. La raison d’État et l’urgence de la crise malienne l’ont emporté.

Erwan Manac'h  • 18 septembre 2012
Partager :
Blaise Compaoré reçu à l’Élysée : le bal des despotes
© Photo : AFP / Ahmed Ouoba / Pius Utomi Ekpei

Blaise Compaoré, président du Burkina Faso depuis 1991, sera reçu mardi 18 septembre en fin d’après-midi en « visite d’amitié » à l’Élysée. Deux mois après la réception d’Ali Bongo, le Président gabonais, les opposants à la « Françafrique » ne cessent de dénoncer la bienveillance de François Hollande avec les dirigeants africains les plus critiqués.

Impliqué dans le meurtre de son prédécesseur Thomas Sankara, lors du coup d’État qu’il fomente contre lui en octobre 1987, Blaise Compaoré a été réélu à la tête du Burkina Faso en 1998, 2005 et en novembre 2010 avec 80 % des voix, mais seulement 1,5 millions de votant (10% de la population). Il est accusé de mener une gouvernance corrompue[[Transparency international le classait 100ème sur 182 pays, pour l’indice de perception de la corruption en 2001.
]] et d’exercer sur l’Afrique de l’Ouest une influence néfaste et déstabilisatrice. Blaise Compaoré « est sans conteste le pilier de la Françafrique dans la sous-région, qu’il a souvent contribué à déstabiliser », tranchait lundi 17 septembre, l’association Survie sur son site.

Enjeux cruciaux au Mali

Mais cette visite à Paris doit permettre aux deux parties d’évoquer la crise malienne. Une intervention militaire des pays d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) dans le nord du pays est en discussion et Blaise Compaoré, désigné comme médiateur par la Cedeao, tient un rôle diplomatique de premier plan dans cette crise. De son côté, la France tente d’obtenir la libération de 6 otages détenus par Aqmi depuis deux ans au Sahel. Elle surveille surtout avec grande attention l’évolution de cette crise, qui contribue à l’enracinement des mouvements djihadiste au Sahel, qui ont notamment récupéré des armes de Libye.

Les opposants à la venue de Blaise Compaoré manifestent, lundi 17 septembre à Paris.

Mais en France, des voix discordantes viennent contester le bien-fondé des interventions diplomatiques du Président burkinabé dans la sous-région. « Compaoré est complice des narcotrafiquants et des criminels de la MNLA (rébellion touarègue au nord du Mali) *. Fin juin, il a reçu, soigné et hébergé le leader du MNLA qui est en train de commettre des atrocités au nord du Mali* , il doit être dessaisi de sa médiation », s’emporte Bakary Traoré, du Collectif des Maliens de France pour la paix (CMFPaix).

Pour les opposants à la « Françafrique », la bienveillance de François Hollande est une triste démonstration de la raison d’État qui continue de présider l’attitude française en Afrique. En jeu, notamment, les ressources naturelles ouest-africaines et l’accès à l’uranium du Niger voisin, dont l’industrie nucléaire française est très gourmande.

« On est obligatoirement dans la realpolitik , analyse pour sa part Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS en charge de l’Afrique. Blaise Compaoré est incontournable dans la crise au Mali, c’est un homme qu’aucun pouvoir dans le monde ne peut ignorer. La France ne peut pas se désintéresser de cette zone, pour le sort de ses otages et parce qu’elle y a des intérêts. Il faut aussi savoir que le jeu politique malien est infiniment complexe et qu’il concerne directement plusieurs pays voisins. Il est urgent de reconstruire un pouvoir véritablement légitime et une armée capable de contrôler l’ensemble du territoire. »

Pour ces associations, la visite de Blaise Compaoré reste néanmoins un très mauvais signal et une occasion pour le président burkinabé d’asseoir sa légitimité grâce à François Hollande. « Il est arrivé au pouvoir dans le sang et règne dans le sang [^2] , résume Mathieu Lopes de l’association Survie, fermement opposé à cette visite à l’Élysée. Nous demandons la fin des coopérations militaires avec des régimes qui répriment leur peuple ».

Justice pour Thomas Sankara

Vingt-cinq ans après l’assassinat de Thomas Sankara, qui a été à la tête de l’État de 1983 à 1987, et est devenu un symbole du panafricanisme et de l’anti-impérialisme, ses proches et les militants pour la justice se font aussi entendre. Le Comité des droits de l’homme des Nations unies dénonçait en avril 2006 le gouvernement burkinabé pour entrave à l’enquête et déni de justice après la mort du président Sankara (lire la décision), mais les associations demandent toujours la réouverture de l’enquête et la création en France d’une commission parlementaire.

Jeudi 13 septembre, la veuve du leader défunt a pris la plume « au nom des orphelins, des veuves et des familles éplorées», pour tenter de dissuader François Hollande de recevoir le Président burkinabé : « Le pouvoir criminel de Blaise Compaoré a été marqué par les atrocités de toutes sortes. De nombreuses personnes ont été brûlées vives, d’autres ont été exécutées et enterrées sans doute dans des fosses communes », dénonce Mariam Sankara, installée en France après la mort de son mari. Aujourd’hui, ajoute-t-elle, Blaise Compaoré a payé les familles de victimes pour qu’elles renoncent à déposer plainte.

« Compaoré n’a jamais été convoqué par la Cour pénale internationale, alors qu’il a été plusieurs fois cité (en particulier lors du procès de Charles Taylor, pour son implication dans le conflit Sierra Leoné et au Libéria). Il bénéficie du soutien des puissances occidentales », estime Bruno Jaffré, de l’association Survie et « Justice pour Thomas Sankara ».

Débat à suivre

Ni Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères en déplacement au Caire, ni Pascal Canfin, en charge du Développement retenu à Nantes pour les journées parlementaires d’Europe Écologie – Les Verts, ne recevront le président burkinabé. Ils s’évitent ainsi les éclaboussures… Pour le moment. Car le débat sur les relations avec les chefs d’État africains devrait resurgir avec l’hypothèse de la venue à Paris d’Idriss Déby, président tchadien et le déplacement prévu du chef de l’État français à Kinshasa pour le sommet de la francophonie , mi-octobre, deux régimes parmi les plus vivement critiqués.

Manifestation à Ouagadougou sur le coût de la vie et contre le regime de Compaoré, Ouagadougou, le 30 avril 2011. - Photo : AFP / Ahmed Ouoba

[^2]: Des manifestations antigouvernementales se sont levées après le décès, en février 2011, de Justin Zongo, d’un étudiant décédé sous les coups des forces de l’ordre. Comme lors d’incidents déjà constatés en 2010, la police a ouvert le feu sur les manifestants, entraînant la mort de 5 personnes, dont un policier.

Politique
Temps de lecture : 6 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La résilience, boussole pour le monde à venir
Inégalités 12 juin 2026 abonné·es

La résilience, boussole pour le monde à venir

Alors que les crises sociales, démocratiques et écologiques nourrissent partout le sentiment d’impuissance, des résistances citoyennes dessinent d’autres possibles. Cécile Duflot plaide pour faire de la résilience collective une force politique capable de combattre les inégalités, défendre l’État de droit et redonner espoir face aux replis nationalistes et aux logiques de renoncement.
Par Cécile Duflot
2027 : Raphaël Glucksmann cherche sa gauche sur les terres d’extrême droite
Présidentielle 11 juin 2026 abonné·es

2027 : Raphaël Glucksmann cherche sa gauche sur les terres d’extrême droite

L’eurodéputé veut s’imposer au sein de l’espace social-démocrate en parlant à la gauche, mais pas seulement. Plus risqué, il souhaite l’emporter face à l’extrême droite en reprenant ses totems, comme la défense de la nation.
Par Lucas Sarafian
Entre la primaire et Glucksmann, les socialistes encore et toujours tiraillés
Récit 11 juin 2026 abonné·es

Entre la primaire et Glucksmann, les socialistes encore et toujours tiraillés

Olivier Faure, contesté dans son propre parti, rêve de rassembler la gauche non-mélenchoniste et d’embarquer Raphaël Glucksmann. Tandis que l’eurodéputé ne se voit pas partir sans le PS mais se rapproche surtout des opposants internes au premier des roses. Dialogue de sourds.
Par Lucas Sarafian
« Raphaël Glucksmann reconduit une ligne sociale-libérale par la timidité sociale de son programme »
Entretien 11 juin 2026

« Raphaël Glucksmann reconduit une ligne sociale-libérale par la timidité sociale de son programme »

Le sociologue et politiste Philippe Corcuff estime qu’une candidature sociale-libérale pourrait bénéficier d’un espace électoral temporaire en France. Mais considère que la social-démocratie est en crise.
Par Lucas Sarafian