Radio France : sous couvert de « pluralisme », Sibyle Veil met en danger les cibles favorites de l’extrême droite

En résumant le discours de Valeurs actuelles – dont le directeur adjoint de la rédaction, Charles Sapin, intègre France Inter en septembre – à une « sensibilité » quelconque, la PDG de Radio France assume de poursuivre la banalisation de l’extrême droite et de prolonger les souffrances des victimes qu’elle attaque au quotidien.

Hugo Boursier  • 4 septembre 2026
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Radio France : sous couvert de « pluralisme », Sibyle Veil met en danger les cibles favorites de l’extrême droite
© Ludovic MARIN / AFP

Sa parole était attendue. Et c’est peu dire qu’elle va laisser des traces dans l’histoire de la normalisation des médias d’extrême droite au sein de l’audiovisuel public. Jeudi 3 septembre, la présidente-directrice générale de Radio France, Sibyle Veil, a confirmé le recrutement du directeur adjoint de Valeurs actuelles, Charles Sapin, comme éditorialiste politique le dimanche, sur France Inter. Pis, la patronne de la Maison ronde s’enorgueillit dans un entretien au Monde de son choix qui relève, selon elle, du respect du « pluralisme » et qu’en cela, il participe à « la grandeur du service public ».

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Rares sont les tapis rouges qui ont été déroulés avec autant d’enthousiasme devant une officine réactionnaire pourtant habituée des tribunaux. Ainsi, Valeurs actuelles – condamné une première fois en 2013 pour provocation à la discrimination, la haine ou la violence pour son dossier « Roms l’overdose » (jugement confirmé en appel en 2015), une deuxième fois en 2015 pour un autre intitulé « Naturalisés : l’invasion qu’on cache » (jugement confirmé en appel puis annulé par la Cour de cassation en 2017), puis une troisième fois en appel en 2022 pour injure publique à caractère raciste envers la députée de la France insoumise Danièle Obono –, entrera par la grande porte dès ce mois-ci.

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Dans son interview au quotidien du soir, Sibyle Veil assume son choix en le justifiant par la présence d’autres journalistes aux idées supposées différentes : la journaliste du Figaro Magazine Guyonne de Montjou, l’ancien directeur d’Alternatives économiques Christian Chavagneux, l’ex directeur de Libération Dov Alfon, ou encore le secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein. « Nous souhaitons que toutes les sensibilités puissent s’exprimer sur nos antennes », claironne la présidente. Une défense qui rappelle la célèbre phrase de Jean-Luc Godard : « L’objectivité, c’est cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler. »

Se targuant d’être une défenseuse acharnée du service public de l’information, Sibyle Veil ouvre pourtant la voie à ses meilleurs ennemis.

Non seulement le discours de Valeurs actuelles sera audible tous les dimanches par la radio la plus écoutée de France (7 millions d’auditeurs quotidiens), mais, en plus, est célébré par sa patronne comme concourant à la « grandeur » de l’audiovisuel public. Au grand dam de ses salariés qui ont, le 2 septembre, adopté à l’unanimité une motion affichant leur « refus catégorique » de voir le numéro 2 du magazine d’extrême droite commenter l’actualité politique en cette année d’élection présidentielle. Un préavis de grève pour les 13 et 14 septembre a été déposé, selon Libération.

L’arbre qui cache la forêt

Se targuant d’être une défenseuse acharnée du service public de l’information, notamment face aux assauts de Charles Alloncle, le député issu de l’Union des droites pour la République (UDR), allié du Rassemblement national, qui a présidé la vitupérante commission d’enquête sur la neutralité de l’audiovisuel public, Sibyle Veil ouvre pourtant la voie à ses meilleurs ennemis.

Valeurs actuelles a, en effet, été racheté en 2025 par un trio d’investisseurs dont fait partie Pierre-Édouard Stérin, le milliardaire xénophobe et ultralibéral. L’exilé fiscal en Belgique a soutenu financièrement l’UDR et propulsé ses proches à l’Assemblée nationale, comme le député de l’Ardèche Vincent Trébuchet, ancien directeur d’une de ses filiales, ou Antoine Valentin, élu de Haute-Savoie et cofondateur de Politicae, le centre de formation politique qu’il subventionne. Étrange défense de l’audiovisuel public que de mettre à l’honneur le dernier achat d’un magnat aux idées aussi hostiles à celui-ci.

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Toutefois, la venue de Charles Sapin, chargé de couvrir les droites et le Rassemblement national au Figaro, au Point puis à « VA », est en réalité l’arbre qui cache la forêt. Si son arrivée envoie un signal glaçant dans la couverture de l’élection présidentielle à Franceinter, elle intervient après des années de banalisation des médias d’extrême droite dans l’audiovisuel public.

L’emprise de Valeurs actuelles

Dans un article daté de 2020, le sociologue Abdellali Hajjat, a voulu mesurer « l’emprise de Valeurs actuelles » dans les médias audiovisuels entre 2000 et 2020. Pour se faire, l’auteur de Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman” (La Découverte, 2022) a identifié les journalistes et chroniqueurs de Valeurs actuelles qui sont invités dans des studios de radio ou sur des plateaux de télévision. Il observe d’abord que ces salariés de VA ne viennent pas de publications confidentielles : « la majorité » d’entre eux « sont d’abord passés » par Le Figaro (10), Les Échos (3), L’Express (2) et Le Point (2) et deviennent ensuite des « vedettes » propulsées partout.

En vingt ans, Valeurs actuelles a été invité près de 4 100 fois à RMC, à 3 500 reprises sur Europe 1, 2 000 fois à LCI, près de 1 000 fois à iTélé puis CNews.

Les médias privés en raffolent : en vingt ans, Valeurs actuelles a été invité près de 4 100 fois à RMC, à 3 500 reprises sur Europe 1, 2 000 fois à LCI, près de 1 000 fois à iTélé puis CNews (des chiffres qui ont dû largement augmenter depuis six ans). Si cette surface médiatique permet d’envisager la banalisation des productions d’extrême droite dans la durée, les médias publics ne sont pas en reste non plus : Arte cumule 425 invitations, 337 pour Franceinfo, 325 pour La Chaîne parlementaire (LCP), et 317 pour France Inter.

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Cette « accumulation d’un capital médiatique (…) finit par constituer les professionnels en question en personnes supposément incontournables pour traiter telle ou telle question d’actualité », analyse Abdellali Hajjat. Pour le chercheur, « elles font partie d’un entre-soi médiatique où se côtoient des journalistes aux positions idéologiques opposées mais partageant l’intérêt de la mise en scène de leurs oppositions ». Cet « entre-soi favorise, selon l’universitaire, la banalisation et la légitimation des idées d’extrême droite », faisant de Valeurs actuelles « un acteur central de l’espace médiatique français (et parisien) [qui] diffuse à grande échelle sa vision réactionnaire du monde social ».

Au-delà de cette diffusion, ce sont aussi les personnes quotidiennement ciblées par l’extrême droite qui en feront les frais. Attaquées systématiquement dans leurs colonnes, les femmes et les minorités religieuses ou de genre, en particulier les personnes musulmanes face aux discours islamophobes, sont exposées à toujours plus de violences, en ligne comme hors ligne.

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Sur les cinq premiers mois de l’année 2025, les actes anti-musulmans ont ainsi connu une hausse de 75 % – des chiffres qui, en se fondant uniquement sur les dépôts de plainte, restent largement sous-évalués. Selon le baromètre des discriminations dans l’emploi, la Défenseure des droits et l’Organisation internationale du travail indiquent que « les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines ont, dans la recherche d’emploi, un risque 2,8 fois plus élevé de déclarer avoir fait l’objet de discrimination que les personnes perçues comme blanches ». En onze ans, 36 mosquées ont été visées par des incendies. Ce sont aussi celles-ci, les conséquences de la « sensibilité » raciste.

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Parti pris

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