Sombras : l’armée des ombres

Dans Sombras, Oriol Canals filme des sans-papiers et le néant de leur quotidien.

Christophe Kantcheff  • 27 septembre 2012 abonné·es

Sombras (« les ombres ») n’est pas un documentaire de plus sur les sans-papiers. Osons le mot : c’est un film splendide. Non parce qu’il s’érigerait en plaidoyer – somme toute salutaire quoique trop souvent faible cinématographiquement. Dans Sombras, pas de discours à la radicalité politique épuisante ni de victimisation à outrance. Non, ici, le réalisateur, Oriol Canals, a trouvé de remarquables solutions formelles pour révéler ce que ses protagonistes portent en eux.

Dès la première image apparaît un étrange voyageur, un être littéralement « dé-placé ». Le long du rail de sécurité d’une voie rapide, où les voitures défilent inlassablement, un homme, un Africain, marche en poussant une valise. La chaleur et l’évaporation créent un effet visuel. Comme si le paysage où le marcheur évolue était un mirage, ou comme si lui-même était un fantôme. Alcarràs est une petite ville espagnole en Catalogne. La vie y est tranquille, les habitants vaquent à leurs occupations. On remarque seulement, à certains endroits, des Noirs, seuls, par groupes de deux ou trois, ou parfois en nombre plus important. Désœuvrés, ils attendent on ne sait quoi. Oriol Canals les filme comme des figures banalement incrustées dans le panorama et que plus personne ne voit, tant les chalands du marché de légumes que les enfants sur les balançoires. Ces hommes, jeunes le plus souvent, sont d’abord des rescapés. Le voyage qui les a menés de leur pays natal – le Mali, le Togo… – à l’Espagne a été un chemin de croix. La mort a emporté plusieurs de leurs camarades, par noyade ou autre mésaventure.

Ils sont aussi par définition des exilés. Poussés par la misère, ils se sont arrachés à leurs familles, à leur village, pour s’expatrier vers un continent dont ils ne savaient rien mais qui, de loin, ressemblait à un pays de cocagne. Ce sont enfin des hommes pris dans un piège. Là où ils sont arrivés, ils n’ont rien, ne sont rien : pas de papiers, pas de travail, pas d’avenir. Mais cette immense désillusion n’est pas pensable pour les leurs, en Afrique, et à peine dicible à cause de la honte. Certains d’entre eux – Camara, Kwabaan, Kwasi, Fousseyni… – ont pourtant accepté la proposition d’Oriol Canals de s’adresser à leurs proches à travers une cassette vidéo. Le cinéaste a laissé chacun de ces hommes seul dans une pièce, face caméra, pour que la confidence soit plus aisée. Leurs paroles charrient meurtrissures et souffrances, espoir ténu ( « avec l’aide de Dieu » ) et désarroi immense. Sur les visages se lisent les malheurs subis et la douleur des mots pour les dire. « Je n’ai aucune vie », souffle l’un d’eux. Tous sont dans un coma existentiel. Leur corps est là, mais leur personne est absente, interdite, transparente. Sombras, le temps d’un film, les libère du hors-champ permanent.

Avec cette difficulté « technique » supplémentaire que les sans-papiers, pour la plupart, ne peuvent, ne veulent être filmés, le réalisateur donne de la visibilité. Il permet, par exemple, à ses interlocuteurs de dévoiler les pratiques clandestines d’exploitation dont ils sont l’objet. Ainsi, cinq ou six de ces hommes reconstituent par le biais de scènes fictionnelles comment des intermédiaires ou des patrons leur extorquent des centaines d’euros contre la location de papiers ou d’un contrat de travail.

Mais Oriol Canals montre aussi quelques points de solidarité – un seul, à vrai dire – dans cette société espagnole. Comme cette femme qui tient un bar où les sans-papiers tuent le temps à jouer aux cartes, regarder la télé ou siroter un café. Le jour de l’enterrement de son mari, raconte-t-elle, pour ne pas la laisser seule, ces « indésirables » l’ont accompagnée, lui offrant leur présence, leur chaleur. Oriol Canals a aussi composé avec soin ses plans, ses mouvements de caméra, pour saisir les silhouettes et les visages : les hommes qu’il filme devenant partie prenante de la beauté de ce qui apparaît à l’écran. Sombras crée ainsi un espace qu’ils habitent. Un territoire qui, enfin, les accueille.

Cinéma
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