« 14 », de Jean Echenoz : L’horreur crue de la Grande Guerre

Echenoz restitue dans son roman une vision de la réalité des combats à hauteur d’homme.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Blanche a un amoureux qui se nomme Charles. Celui-ci se trouve parmi les jeunes mobilisés qui, en ce mois d’août 1914, paradent joyeusement avant de prendre la direction du front. Blanche lui porte « un sourire fier de son maintien martial ». Derrière Charles, toujours parmi les soldats tout neufs, il y a Anthime, le personnage principal de 14. À celui-ci, elle adresse « une autre variété de sourire, plus grave et même, lui a-t-il semblé, un peu plus ému, soutenu, prononcé, va savoir au juste ».

Oui, va savoir… L’enfant que Blanche ignore porter à ce moment du livre est pourtant bien de Charles. La vie est compliquée. Davantage encore lorsqu’il faut tout laisser en plan pour servir de chair à canon. De cela, Anthime et ses camarades n’ont pas même le pressentiment. L’enfer est à venir, dans pas longtemps.

Croit-on tout connaître de l’atroce tragédie qui a ouvert le XXe siècle ? On a tort, bien entendu. Pas seulement sur le plan de l’érudition. Même si les témoignages, les récits et les fictions abondent, on n’en finira jamais d’imaginer ce que les hommes ont ressenti et pensé au cœur du cauchemar. Jean Echenoz le fait à sa manière, distanciée, souple, précise. Et sous sa plume élégante surgit ce à quoi on ne s’attendait sans doute pas : l’horreur crue.

Anthime est dans les tranchées comme Fabrice à Waterloo, il ne saisit pas ce qui se passe ni la logique d’ensemble. Qui, d’ailleurs, la comprend ? Si ce n’est qu’ici on ne se perd pas dans les mouvements de troupes ou de cavalerie, mais sous les monceaux de terre retournée par les obus, le brouillard corrupteur des gaz, la mêlée des cadavres, les entrailles et le sang des autres…

Jean Echenoz n’accumule pas les épisodes, ne multiplie pas les détails sordides. Il procède par gros plans, courtes séquences, coups de sonde. Exemple, ce chapitre consacré à une chorégraphie fugace entre deux avions ennemis, l’une des premières dans le ciel de France, le biplan tricolore n’étant pas encore appareillé pour mitrailler. Ou encore ce récit de fugue presque involontaire d’un soldat tellement abasourdi qu’il ne se rend plus compte de ce qu’il risque à déserter.

En quelque 124 pages, 14, un titre qui sonne comme un impact ou un numéro de matricule, concentre toutes les réalités de la Première Guerre mondiale. Ce n’était pas l’objectif de son auteur. C’est dire si celui-ci est souverain dans le choix de ce qu’il montre et de ce qu’il cache. Jean Echenoz est aussi un grand cinéaste.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents