Éternelle politique du pire !

Denis Sieffert  • 22 novembre 2012 abonné·es

Avouons-le : nous sommes saisi d’un profond sentiment de lassitude quand il nous faut écrire, réécrire, encore et toujours, sur le conflit israélo-palestinien. C’est une nécessité cependant, et c’est notre seule arme quand les bombes pleuvent sur une population tenue pour quantité négligeable par des responsables – en premier lieu israéliens – qui témoignent depuis si longtemps d’un cynisme absolu. La lassitude ne vient pas seulement de la répétition des événements : 2012 après 2008, après 2006, après 2002… Elle résulte surtout de l’impression que les partisans de la paix et du droit sont face à une montagne de mauvaise foi.

Depuis l’assassinat d’Ytzhak Rabin, en 1995, à quelques nuances près, la politique israélienne fait tout ce qu’il convient de faire pour renforcer les ailes les plus radicales du mouvement palestinien au détriment des plus modérés. Le Hamas aux dépens de l’OLP, le Jihad aux dépens du Hamas. Avec Benyamin Netanyahou, cette apparente politique de gribouille atteint des sommets. Apparente, disions-nous, car seuls d’incurables naïfs peuvent encore croire que le Premier ministre israélien commet des « erreurs ». En pratiquant méthodiquement une politique du pire, il torpille toute chance de négociation. Son ministre des Affaires étrangères, l’ultra-droitier Avigdor Lieberman, résume parfaitement cette stratégie quand il ose affirmer à la télévision israélienne qu’il existe « une division claire du travail » entre Mahmoud Abbas « qui s’occupe du terrorisme politique, et le Hamas qui s’occupe du terrorisme traditionnel (sic)  ». Demander pour la Palestine un statut d’État non membre à l’ONU et un attentat suicide, c’est la même chose.

Depuis vingt ans, la politique de modération et de négociation des dirigeants de l’OLP et de l’Autorité palestinienne n’a rien rapporté à leur peuple. Au point que l’on peut se demander si l’Autorité palestinienne a encore une raison d’être. En ordonnant, le 14 novembre, l’assassinat d’Ahmad Jaabari, l’un des principaux dirigeants du Hamas, celui-là même qui était chargé par le mouvement islamiste de traquer les lanceurs de roquettes du Jihad, le gouvernement israélien a été fidèle à sa stratégie. On peut toujours se perdre en conjectures sur cette décision qui a de nouveau embrasé la région. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Est-ce en raison de la proximité des élections israéliennes programmées pour le 22 janvier ? Ou est-ce le préliminaire à une attaque contre l’Iran ? S’agit-il de reléguer l’initiative palestinienne à l’ONU, prévue pour le 29 novembre ? Faute de pouvoir sonder le machiavélisme de M. Netanyahou, replions-nous sur l’explication de fond, qui va au-delà de toutes les circonstances immédiates : les guerres et les épisodes les plus sanglants renvoient toujours au plus loin la moindre perspective de négociation. La technique est éprouvée. Depuis 1996, Israël joue avec le temps. Son seul but est l’extension de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Les programmes de constructions dans les territoires palestiniens sont des missiles qui ne suscitent pratiquement aucune réaction, sauf de pure forme, de la part des grandes capitales occidentales. La déclaration d’Avigdor Lieberman est doublement monstrueuse. Elle l’est, bien sûr, à l’encontre de la stratégie ultralégaliste de Mahmoud Abbas ; elle l’est aussi à l’égard du Hamas, qui n’est plus en 2012 ce qu’il était en 1996 ou en 2002, à l’époque des attentats-suicides. À l’épreuve du pouvoir, le mouvement islamiste s’est « politisé ». Comme jadis l’OLP… et comme le mouvement sioniste. De plus, l’avènement au Caire d’un président membre des Frères musulmans a également contribué à recentrer une organisation qui, rappelons-le, est une branche palestinienne de la confrérie égyptienne. Dans une logique de paix, et de droit – puisque le Hamas a remporté des élections régulières –, Israël devrait évidemment parler avec Ismaël Haniyeh, le Premier ministre gazaoui, comme il parle avec Mohamed Morsi, le président égyptien. Mais c’est une logique de guerre que poursuit évidemment le trio Netanyahou, Barak, Lieberman, qui s’appuie pour cela sur une bonne connaissance de la psychologie des Américains et des Européens. Lesquels ne sont pas beaucoup moins cyniques que les dirigeants israéliens.

Vues de Washington, de Paris, de Londres ou de Berlin, les images des corps déchiquetés des quatre enfants d’une même famille anéantie dimanche par une bombe sont évidemment troublantes. Mais que pèse la famille Al-Dallou – c’est son nom – en regard des relations commerciales que l’on ne cesse de renforcer avec Israël, comme le rappelle un peu plus loin dans ce journal Leïla Shahid ? Ces morts-là valent-ils que l’on aille au devant d’ennuis politiques et économiques graves en affrontant M. Netanyahou ? Pour que les grandes capitales révisent ce calcul funeste, il faudrait que la politique israélienne menace la région d’embrasement généralisé. Les révolutions arabes nous ont peut-être rapprochés de cette situation dans laquelle le prix à payer du cynisme sera plus lourd pour les pays occidentaux qu’un changement d’attitude à l’égard d’Israël. Ce qui est sûr, c’est que le Proche et le Moyen-Orient sont plus instables aujourd’hui qu’hier, et que les conséquences d’un nouveau massacre des innocents à Gaza sont plus imprévisibles que jamais.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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