Le bestiaire de la semaine

Christophe Kantcheff  • 28 février 2013 abonné·es

«J e vis avec une petite chienne, Lola, qui est l’amour de ma vie. J’ennuie la terre entière avec elle, mes amis doivent supporter ses aboiements dès qu’ils sonnent chez moi… Bref, elle est tout pour moi ! » Ces paroles criantes de sincérité sont extraites de l’interview donnée au Nouvel Observateur par la personne dont le nom bruisse actuellement dans tous les dîners en ville en raison du livre, Belle et Bête (Stock), qu’elle fait paraître sur sa liaison avec Dominique Strauss-Kahn : Marcela Iacub. Ne pas se fier à la teneur de ses propos au Nouvel Obs  : Marcela Iacub est une intellectuelle. Spécialiste de la philosophie du droit, auteure d’une quinzaine de livres, certes d’un tempérament argentin, non avare d’extravagances en tout genre.

Il y a bien d’autres perles dans cette interview –  « Je suis une sainte »  ; « le seul projet politique du cochon, c’est le communisme. Car l’idéal du cochon, c’est la partouze… »  – mais là n’est pas l’essentiel, ni pour Iacub ni pour l’hebdomadaire, qui l’a placée en une. L’essentiel consiste d’abord à révéler le lien entre DSK et le personnage du « roman », dans lequel l’ancien directeur du FMI n’est jamais cité. Sinon, qui s’intéresserait à des scènes de sexe fantasmagoriques avec un inconnu mi-homme mi-cochon écrit par une juriste fantasque mais ignorée du grand public ? Puis, aussi sec, à crier au chef-d’œuvre. Dans cet exercice, les plus vives intelligences ont été mises à contribution. Ici, on invoque une « fable noire ajoutée à la littérature de l’effroi, du cauchemar et de la bestialité » ( Nouvel Obs ). Là, « une littérature expérimentale, violente comme ce qu’elle traverse, inspirée par un esprit de risque et de performance » ( Libération ). Les meilleurs auteurs sont convoqués : Ésope, Kafka, Michel Leiris ou Christine Angot… Ah non ! Pas Christine Angot. Celle-là n’a pas apprécié d’être embarquée dans cette galère et l’a fait savoir au long d’un texte incisif publié par le Monde. Qu’à cela ne tienne ! L’alibi critique déploie un costume de lumière à l’amoureuse de Lola. Le leurre intellectuel est avancé. Saura-t-il camoufler la triste réalité d’une opération promotionnelle ? Le triomphe du jésuitisme requiert du doigté. Pas certain que les gens se ruent pour acquérir ce « livre vertigineux » survendu quand il était inaccessible, une semaine avant d’arriver dans les librairies. Pas certain non plus que la presse écrite, en pleine période de difficile mutation, y gagne beaucoup de crédit.

Ça grogne au sein même des journaux concernés. On a appris qu’à Libération la Société civile des personnels a émis de sérieuses critiques vis-à-vis des quatre pages, dont la une, consacrées à cet « événement littéraire », la juriste tenant par ailleurs chronique dans ce même quotidien. Mais c’est surtout au-delà, parmi les lecteurs, que le trouble risque de se propager. Ils ne seront pas forcément dupes – faisons leur confiance – du sensationnalisme, de l’instrumentalisation grossière de la critique (la pauvre, pour ce qu’il en reste !), et des vessies en guise de lanternes.

L’actualité incline décidément au bestiaire : si le cochon est dans l’homme, la chienne Lola dans le canard de Laurent Joffrin, la vache était, elle, au Salon de l’agriculture. En l’occurrence, rien de plus normal. Mais a-t-on été suffisamment attentif à ce qui s’y est passé dimanche ? Là, benoîtement, au cul d’une aimable charolaise, François Hollande a lâché le morceau. « En 2014, a reconnu le président de la République, des économies devront être faites dans tous les budgets : de l’État, des collectivités locales, de la Sécurité sociale, pour que nous puissions continuer à réduire le déficit public conformément à nos engagements européens ».

Avait-il bu un peu trop de vin de pays ou était-ce bien là sa nouvelle religion, contraire à ce qu’il a toujours dit sur 2014, début d’une ère de jours meilleurs ? Hélas, en raison des estimations de piètre croissance délivrées par Bruxelles, que tout le monde avait anticipées sauf le gouvernement, 2014 ressemblera à 2013, la même austérité (ou pire) pour des résultats plus qu’aléatoires sur le front du chômage. On sait sur quoi cela débouche. Nos voisins italiens sont en train de nous en donner le spectacle : rejet violent de cette Europe tournevis, montée des populismes xénophobes, dégoût des politiques. François Hollande serait bien inspiré de ne pas considérer les résultats des élections en Italie comme une manifestation de l’exotisme transalpin. Il n’a pourtant pas désavoué l’inquiétant oxymore que tous les dirigeants et chefs de gouvernement soumis à l’orthodoxie économique prononcent : « L’erreur serait de ne pas être sérieux : nous serions immédiatement sanctionnés, a déclaré François Hollande.   […] Mais l’erreur serait aussi de nous entraver à travers des mesures qui freineraient » l’investissement et la consommation des ménages. Avec lui aussi, c’est du lard et du cochon.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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