Longues distances …

… et plumes alertes.

Bernard Langlois  • 22 avril 2013
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Jean-Paul Kauffmann, Pierre Cherruau. L’un marche, l’autre court. Les deux écrivent, et fort bien ; et publient, à peu près en même temps.

Ils m’ont fait, à quelques jours de distance, hommage de leurs livres, que j’ai reçus avec émotion. Outre l’assurance que j’avais d’une lecture plaisante, ces deux cadeaux arrivés par la poste venaient aussi de mon passé, de ma jeunesse : Jean-Paul Kauffmann fut mon condisciple à l’Ecole supérieure de Journalisme de Lille, nous avons partagé un temps un même bureau au Matin de Paris et si nous ne nous voyons que de loin en loin, l’amitié est intacte. “Fidèlement”, dit la dédicace.

Quant à Pierre Cherruau, qui pourrait être mon fils (ou celui de Jean-Paul), c’est à son père que ce nom me (nous) renvoie : Pierre Cherruau aussi, en vertu d’une tradition familiale ancienne que l’actuel titulaire a choisi de rompre (son fils, à lui et sa compagne peule, se prénomme Almami …). Condisciple, lui aussi, de l’ESJ, Pierre-le-père, notre ami, fut victime bien trop jeune de la camarde. C’était un homme droit, solide, peu expansif, poil noir et dru, grosses lunettes de bigleux, fumeur de pipe, d’un humour sobre qui pouvait être vachard. Ce vrai terrien amateur de chevaux, grandi parmi eux dans la douceur angevine, avait choisi une carrière loin de Paris, dans le groupe Sud-Ouest. C’est à lui que je dois d’avoir mis les pieds pour la première (et unique) fois sur un hippodrome, qu’il fréquentait en connaisseur, au paddock, pour la compagnie de ses amis à quatre pattes …

Donc, Jean-Paul Kauffmann. Il a choisi, cette fois, de remonter la Marne. A pied [^2].

On se dit : pourquoi pas ? Ses livres — pas loin d’une dizaine : une œuvre — nous ont habitués à déjà tant de sujets originaux, insolites, bizarres, des Kerguelen à la Courlande en passant par Sainte-Hélène, les combles de Saint-Sulpice, les rues bordelaises ou encore cette maison des Landes où il a installé ses pénates … Oui, pourquoi pas la Marne, à rebours, vers la source, sac au dos et pedibus !


Illustration - Longues distances …


Faut-il vous dire que c’est drôlement bien ? Il n’a guère besoin qu’on lui fasse l’article, les amateurs de vraie littérature savent cela, que le lire est toujours un régal, qu’il manie une langue économe et précise, au service d’un vrai talent de reporter (les “choses vues,” mais aussi senties, humées — ah, la “rambleur” —, palpées, goûtées ; les hommes et femmes rencontrés au long du chemin, ces “conjurateurs” d’un destin d’abandon, mais qu’un doigt de champagne requinque — avec, pour le marcheur, le cigare du soir en prime —, ces vivants, inconnus ou amis, parfois accompagnateurs de quelques étapes ; mais aussi ces disparus, célèbres — Bossuet, La Fontaine ou … Dom Pérignon — ou inconnus, innombrables disparus des boucheries de la grande Guerre : car si la Marne est à la fois rivière et victoire, elle forme aussi en ses méandres la guirlande d’un immense cimetière —, tous, connus ou inconnus, qui appartiennent à cette histoire (et géographie) de France que Kauffmann, d’une souche alsacienne transplantée dans cette Bretagne profonde qui ne voit pas la mer, vénère depuis la communale, ses cartes Vidal-Lablache et Le tour de France de deux enfants , ajoutez-y plus tard Michelet et Braudel.

Bref, de Charenton-le-Pont, où la Marne se laisse avaler (injustement, dit l’auteur) par la Seine, jusqu’au plateau de Langres (où elle sourd), en sept semaines, sur 525 kms et une vingtaine de villes traversées, la balade est un enchantement sensible autant qu’érudit.

Jusqu’à ces quelques lignes de fin de parcours (ne restait plus qu’à écrire le livre !) qui donnent une idée : « Dans cette vasque qui n’a jamais vu le jour, le cœur de la Marne commence à battre. Ce rocher monumental qui donne la vie a l’air d’une idole.

« A quelques mètres de la pierre vivante, l’eau surgit enfin d’une fontaine, telle qu’on la voyait au temps des bergers d’Arcadie. La Marne en coulait doucement. Je me suis approché d’elle. Dans le vallon aux violentes odeurs telluriques, elle me murmurait : “Enfin, tu es là. Tu en a mis du temps !” *Que pouvais-je répondre ? J’ai joint mes deux mains pour la recueillir.
*

« Elle avait un goût étrange de menthe et de mousse, pur et coupant. »

(A suivre).

[^2]: Jean-Paul Kauffman, Remonter la Marne, Fayard, 262 p., 19,50 €.

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Temps de lecture : 4 minutes
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