Prison : vingt-neuf ans à l’isolement

Ancien militant des Black Panthers emprisonné pendant 29 ans à l’isolement, Robert King est de passage en France pour alerter sur la situation de deux anciens codétenus, maintenu à l’isolement depuis 41 ans.

Erwan Manac'h  • 2 mai 2013
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Prison : vingt-neuf ans à l’isolement
© Photos : The Mob Film Company - Angola3.org

Dix-sept heures de travail quotidien obligatoires pour 2 cent de l’heure, des détenus armés par l’administration pour assurer la «surveillance», des viols systématiques organisés par des détenus sur les « fresh fishes » , les prisonniers les plus jeunes… Au début des années 1970, la prison « Angola », en Louisiane, figure parmi les plus inhumaines des États-Unis.

Parmi les détenus, 3 jeunes noirs enfermés pour des affaires de vol à main armée, Herman Wallace, Albert Woodfox et Robert King, commencent à se faire remarquer en revendiquant des droits. Dans une Amérique en pleines tensions sociales, ces proches des Black Panthers deviennent des « cibles » de l’administration pénitentiaire, raconte Robert King, de passage en France pour témoigner aux côtés d’Amnesty International.


Condamnés à une vie à l’isolement

En 1972, Herman Wallace et Albert Woodfox sont inculpés pour le meurtre d’un gardien de prison, sans éléments matériels pour établir leur culpabilité. Le jugement se fonde sur le témoignage oculaire d’un codétenu, « acheté » — selon les conclusions d’une enquête ultérieure — contre des rations de cigarettes et des pressions en faveur d’une grâce, qu’il finit par obtenir.

Robert King est poursuivi l’année suivante pour le meurtre d’un codétenu, qu’un autre prisonnier a pourtant avoué. Il est condamné à vie et placé à l’isolement par le juge. Il en sortira 29 ans plus tard, le 8 février 2001, déclaré « probablement innocent » par un juge fédéral.

Albert Woodfox, Robert King et Herman Wallace - The Mob Film Company - Angola3.org

Pour ses deux anciens codétenus, le calvaire continue. La condamnation d’Albert Woodfox a été annulée trois fois par les tribunaux d’appel (défense inadéquate, déficiences du parquet et discrimination raciale manifeste dans le choix du président du grand jury). L’administration judiciaire de Louisiane recommandait aussi en 2006 l’annulation de la condamnation pour meurtre d’Herman Wallace, en raison des déficiences du parquet.

Mais le procureur de l’État de Louisiane s’acharne et fait systématiquement appel de ces décisions.

« Des carrières ont été bâties sur cette affaire   » , raconte aujourd’hui Robert king.

Herman Wallace et Albert Woodfox sont maintenus à l’isolement depuis 41 ans, 23 h par jour dans une cellule sans contacts avec l’extérieur, sans accès aux activités, au travail, à la télévision ou à la radio.

Une atteinte aux droits humains

« L’histoire des “trois d’Angola“ n’est que le haut de l’iceberg, dénonce Nicolas Krameyer, de Amnesty International France. Pour l’ensemble des spécialistes, cette forme de détention est en elle-même une atteinte à la dignité humaine ».  

« 50 % des détenus à l’isolement connaissent des troubles mentaux, contre 30 % de l’ensemble de la population carcérale américaine » , indique Tessa Murphy, responsable de la campagne d’Amnesty International USA contre l’isolement.

« Lorsqu’on est enfermé dans les déchets, comment ne pas sentir mauvais soi-même, ironise Robert King. Tout le monde devient un peu fou à des degrés différents, pour moi cela reste raisonnable. Ce qui m’a sauvé, c’est la conscience qu’il fallait mener un combat politique contre ces conditions de détention. »

À Guantanamo, mais aussi dans les prisons privées dites « Supermax », le recours abusif à l’isolement reste très répandu aux États-Unis.

« 80 000 prisonniers sont à l’isolement, raconte Tessa Murphy. Cela représente 2 à 3 % des détenus, contre une proportion de 0,5 % au Royaume-Uni».

Douze ans après sa libération, Robert King est un homme posé, qui colporte son témoignage avec méthode. Il poursuit inlassablement son combat, contre l’isolement aux USA et le maintien en détention de ses deux ex-codétenus, aujourd’hui âgés de 65 et 71 ans. « Je ne serai à la retraite que quand ils seront libres», promet-il.

Monde
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