À propos d’une lettre de Georges Corm

L’économiste et historien libanais se défend d’avoir une analyse « favorable au régime syrien ».

Denis Sieffert  • 13 juin 2013 abonné·es

La violence extrême du conflit syrien, sa militarisation, sa confessionnalisation, l’évolution d’un mouvement social et démocratique vers une guerre civile sont autant de facteurs qui concourent à provoquer un peu partout dans le monde un très vif débat. Pour notre part, nous avons d’emblée interprété ces événements comme s’inscrivant pleinement dans le prolongement des autres révolutions arabes. Tout en mesurant la complexité du problème, en raison notamment du rôle de la Syrie dans les conflits régionaux. N’ayant pu travailler qu’une fois avec un envoyé spécial qui nous a rapporté de précieux témoignages [^2], nous avons surtout donné la parole à des spécialistes de cette région du monde qui ont généralement conforté notre analyse.

Monsieur le rédacteur en chef,

Permettez-moi d’exprimer ma vive surprise à la lecture du surtitre que le dernier numéro de Politis a donné au texte de mon interview sur la Syrie. En y affirmant péremptoirement que mon analyse est « favorable au régime syrien », la rédaction de la revue s’est instituée en tuteur de l’opinion de ses lecteurs jugés incapables de lire ou d’interpréter mes réponses au contenu très factuel et informatif. En tout cas ce surtitre est désobligeant par rapport à moi-même et à mon travail intellectuel et mon indépendance d’esprit dont vous avez si souvent rendu compte élogieusement. Je m’interroge d’ailleurs sur cette surprenante nouvelle passion française, virulente au point de refuser de mettre la moindre nuance ou de comprendre la complexité d’un conflit dramatique et sanglant dont on ne voit malheureusement pas l’issue à l’heure actuelle. En tout état de cause, il ne s’agit pas aujourd’hui d’être favorable ou défavorable au régime syrien, mais de concourir à la paix. En vous remerciant de bien vouloir publier cette mise au point, je vous prie de croire, Monsieur le rédacteur en chef, à l’expression de mes meilleurs sentiments, G. Corm

La semaine dernière, nous avons souhaité ouvrir nos colonnes à Georges Corm, économiste et historien libanais dont nous apprécions habituellement les analyses. Tout en sachant qu’il défendrait un tout autre point de vue que le nôtre. Il s’offusque dans le courrier que nous publions ci-dessous que le surtitre de notre entretien parle d’ « une analyse favorable au régime syrien ». Admettons que la formule soit un peu abrupte. Mais il n’y avait pas là d’intention polémique. Il nous a semblé qu’un analyste qui parle de « l’ingérence flagrante » de la France et de l’Angleterre sans le moins du monde évoquer l’intervention directe de l’Iran, de la Russie et du Hezbollah faisait la part belle à une vision plutôt favorable à Damas. Il nous a semblé que réduire les insurgés à « une internationale de guerriers  [venus] de nombreux pays musulmans » en minimisant « les manifestations anti-régime » qui auraient « surtout été le fait de ruraux pauvres » procédait également de cette vision. Tout comme cette insistance à souligner, par contraste, le caractère pacifique des autres révolutions arabes.

Car le mouvement est bien parti des villes, et il a bien commencé par de vastes manifestations pacifiques avant que la répression n’entraîne sa militarisation puis des interventions étrangères. Il nous semble que le peuple syrien, épris de liberté et de justice, n’apparaît pas dans la grille de lecture que nous propose Georges Corm. Si la dimension géostratégique qu’il privilégie a pris en effet de plus en plus d’importance, elle ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit d’abord d’un mouvement populaire.

[^2]: Nous pensons évidemment à Didier François, avec qui nous avons travaillé autrefois, et au photographe Édouard Elias, qui l’accompagnait, portés disparus alors qu’ils se dirigeaient vers Alep.

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