La confusion du genre

Régulièrement attaquées, les études de genre sont un champ de recherche vaste et complexe. Explications.

Lena Bjurström  • 20 juin 2013 abonné·es

La « théorie du genre », une dangereuse idéologie menaçant les fondements de nos sociétés humaines ? Banderoles « On veut du sexe, pas du genre » dans les manifestations contre la loi du « mariage pour tous », demande expresse de deux députés UMP d’enquêter sur la « pénétration de cette théorie » dans la société : les polémiques et les attaques médiatiques contre la notion de genre se sont multipliées ces dernières années. Déjà présente sur la scène publique à l’époque du Pacs, cette notion est devenue une cible médiatique récurrente, ses détracteurs dénonçant une « théorie niant les différences physiologiques entre hommes et femmes », qui attaque ainsi les « fondements de notre société ». Rien de moins. « Un discours apocalyptique qui conforte le sens commun le plus obtus et le repli sur des normes figées », s’agace Sylvia Duverger, doctorante à Paris-VIII et administratrice du blog « Féministes en tous genres ». Entre le discours des « anti » et l’objet de leur opprobre, il y a pourtant un monde. Car « il n’y a pas “une” théorie du genre », rappelle Églantine Jamet-Moreau, maîtresse de conférences à Paris-X, mais « “des” études de genre ». En aucun cas un complot visant à détruire famille et société, ces études sont au contraire un outil d’analyse des discriminations. C’est peut-être là ce qui dérange. « S’il existe bien des différences physiologiques et anatomiques entre ce qu’on appelle un homme et ce qu’on appelle une femme, ces différences n’entraînent pas l’ensemble des distinctions que l’on peut constater dans une société entre ces identités », explique la sociologue Christine Delphy. Grossièrement, être pourvue d’un vagin ne donne pas nécessairement une aptitude parfaite à cuisiner ou à tenir en équilibre sur des talons hauts, tout comme l’attribut pénis ne détermine pas spécifiquement la réflexion politique ou le bon usage du crochet du droit. « Le genre, c’est le système hiérarchique qui divise la population en deux groupes et utilise, pour les distinguer, la forme des parties génitales, comme le système de race utilise la couleur de peau ou la forme du nez », analyse la sociologue. « Pour justifier la domination d’un groupe sur l’autre, ce système leur attribue des aptitudes qui n’ont rien à voir avec les différences chromosomiques. » Conceptualisé par des psychiatres, Robert Stoller et John Money [^2], le genre a été utilisé pour la première fois en sociologie par Ann Oakley en 1972 [^3].

Pour les chercheurs, le genre devient un outil ** d’analyse de l’humain et des sociétés dans toute leur complexité. Un outil à partir duquel les études se multiplient, voire s’opposent entre elles. Pour les féministes, il permet de mieux combattre les inégalités entre femmes et hommes, en dénonçant l’absence de fondement des rôles sociaux assignés aux hommes et aux femmes, jusque-là prétendument justifiés par la nature. Des rôles que l’on retrouve notamment dans les jouets, certains destinés aux petits garçons et d’autres aux fillettes. Selon Christine Delphy, sans remise en question de cette « identité naturelle », on ne peut pas parler d’égalité. « Car on trouvera toujours des exceptions à l’égalité, que d’aucuns justifieront par cette “nature” qui expliquerait tout. Ceux qui crient au “danger” de ce concept sont des personnes, des organisations, justement attachées à la fixité des rôles », constate la chercheuse. Pour Églantine Jamet-Moreau, il y a, de la part de leurs détracteurs, d’abord une « méconnaissance de la réalité des études de genre », mais aussi une « grande mauvaise foi ». « La “théorie du genre” évoquée par ses opposants ne correspond pas à une réalité, mais existe en tant qu’objet de discours », constate Romain Carnac, doctorant en science politique à l’École pratique des hautes études (EPHE). Selon lui, ces attaques donnent, consciemment ou non, une homogénéité et la consistance d’une « idéologie » à un vaste champ d’études, pour pouvoir en faire une sorte d’ « ennemi imaginaire ». Avec un double objectif : « D’une part, fédérer dans cette opposition autour d’une notion suffisamment floue pour que chacun puisse y placer ce qu’il combat ; de l’autre, fournir le prétexte à la formulation de diverses inquiétudes relatives à notre époque. »

Au sein des études de genre, les écoles de pensée divergent. Le courant féministe matérialiste, auquel appartient Christine Delphy, pense le genre comme un outil d’analyse d’une division de la société en deux groupes, « hommes » et « femmes », dont l’un est pensé comme hiérarchiquement supérieur à l’autre. Le courant queer, lui, s’inspirant de l’ouvrage Gender Trouble de la philosophe Judith Butler, fait du genre un outil différent. « Pour le courant queer, le binarisme homme/femme indexé sur la différence sexuelle est trop étroit pour comprendre les masculinités et les féminités qui débordent le sexe dit biologique, explique la sociologue Marie-Hélène Bourcier, il propose de combattre les inégalités en s’intéressant aux effets positifs que génère l’existence de genres différents. Ne pas s’intéresser uniquement aux effets négatifs et opprimants des genres normés mais à la production d’identités de genres différentes. » Le genre, en somme, considéré comme une « performance », selon le mot de Judith Butler.

Perte de repères moraux, éthiques, montée de l’individualisme, volonté de maîtrise de la nature : « la “théorie du genre” devient finalement le support d’un discours politique beaucoup plus large qui, en fait, veut remettre en cause les fondements de la modernité ». Un mouvement de contestation dont l’Église catholique voudrait être le fer de lance. « Constatant qu’elle perdait du terrain sur les questions sociales, depuis les années 1960, l’Église s’inscrit fortement dans le débat public contre certaines évolutions sociétales », explique le chercheur. « Les critiques contre le concept de genre ne sont pas nouvelles, souligne Sylvia Duverger, il y a certes eu une médiatisation particulière de la “théorie du genre” lors de l’affaire des manuels de SVT, mais cela fait des années que le Vatican écrit des textes qui en caricaturent la pensée. » En France, où les études de genre se sont tardivement implantées dans les universités, les chercheurs souffrent également de la méconnaissance de leur travail, sans cesse déformé par ces attaques grossières. « Ceux qui en parlent, la plupart du temps, n’ont rien lu à ce sujet, dénonce Églantine Jamet-Moreau. Que certains détracteurs nous caricaturent, c’est une chose, mais que d’autres, comme Vincent Peillon  [^4], reprennent sur la place publique ces contrefaçons sans les questionner, c’est très inquiétant », conclut-elle dans un soupir.

[^2]: Sex and Gender : On the Development of Masculinity and Femininity , Robert Stoller, Science House (1968) et Man & Woman, Boy & Girl : Gender Identity from Conception to Maturity , John Money, éd. Jason Aronson (1996).

[^3]: Sex, Gender and Society , Ann Oakley, Harper Colophon Books (1972).

[^4]: Sur France 2, en mai dernier, Vincent Peillon, interrogé sur la loi sur l’école, déclarait : « Je suis contre la théorie du genre, je suis pour l’égalité filles/garçons. Si l’idée, c’est qu’il n’y a pas de différences physiologiques, biologiques, entre les uns et les autres, je trouve ça absurde. »

Idées
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