Essais nucléaires en Polynésie : l'État français mime la transparence

Deux associations rendent publics des documents déclassifiés prouvant, comme prévu, que les retombées radioactives ont été sous-évaluées en Polynésie. Le manque de transparence reste criant.

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« Toute la Polynésie, soit l'équivalent de la surface de l'Europe, aurait été contaminée » , a soutenu Bruno Barrillot, lors d'une conférence de presse le 3 juillet. Cet ex-délégué du gouvernement polynésien pour le suivi des essais nucléaires s'appuie sur la récente déclassification de 58 documents confidentiels, témoignant des opérations nucléaires réalisées dans le Pacifique. Une masse d'informations qui éclaire partiellement sur les conséquences sanitaires et environnementales des 46 essais atmosphériques exécutés par l'armée française dans la région, entre juillet 1966 et septembre 1974.

«  368 retombées (radioactives) sont constatées sur les cinq archipels » de la Polynésie française à cette époque, estiment l'association des vétérans des essais nucléaires (AVEN) et l'association Moruroa e Tatou, à l'origine de la conférence de presse. On est bien loin des 219 retombées sur 21 îles ou atolls, reconnues par la loi Morin .

Promulgué le 5 janvier 2010, ce texte constitue la principale avancée remportée par l'AVEN et le MET vers la reconnaissance juridique et l'indemnisation des victimes des essais nucléaires par le gouvernement français, en 10 ans de combat . Cependant, pour Bruno Barrillot, les informations nouvellement dévoilées « nous renseignent sur l'ampleur de la contamination, et constituent ainsi des pièces essentielles pour la défense des droits des victimes » .

Des révélations tronquées

La déclassification de ces données ne fait que renforcer les craintes émises par la société civile depuis de nombreuses années, face au silence des autorités politiques sur les effets néfastes des expérimentations militaires.

Illustration - Essais nucléaires en Polynésie : l'État français mime la transparence La surexposition de la population au plutonium ( « 500 fois la concentration maximale admissible en une heure » , selon Le Parisien) , matière hautement toxique, est même attestée à Tahiti. L'île se trouve pourtant à plus de 1 000 kilomètres de l'atoll de Moruroa, zone d'essai des armes françaises. «  De nouvelles maladies comme des cancers sanguins ou des leucémies jusqu'ici inédites en Polynésie se sont déclarées suite aux essais nucléaires » , a confirmé l'ex-délégué lors de la réunion.

Or, de nombreux documents restent confidentiels et une centaine de pages sont restées censurées dans les dossiers déclassifiés. Bien que le ministère de la Défense, dans un communiqué paru le 3 juillet, confirme que l'ensemble de la Polynésie française ait effectivement subi des retombées radioactives, il considère que cette pollution s'est maintenue à «  des niveaux le plus souvent limités ». L'hôtel de Brienne admet que «  certains tirs ont affecté davantage quelques îles et atolls », mais cela serait lié à «  une évolution des vents provoquant un décalage de la trajectoire du nuage radioactif . »

«Conséquences sanitaires négligeables » ?

La discrétion du gouvernement sur les conséquences des essais nucléaires pousse les associations et les familles de victimes à poursuivre leur mobilisation. Elles réclament notamment la réforme de la loi Morin, dont elles ne remettent pas seulement en cause les restrictions géographiques. « L'indemnisation [que le texte] prévoit ne fonctionne pas bien », explique Jean-Patrick Gille, député d'Indre-et-Loire et vice-président de la commission des affaires sociales, également présent à la conférence. Sur plus de 800 dossiers déposés, seulement 11 instructions ont donné lieu à des indemnisations financières.

La réticence des autorités politiques à reconnaître leur responsabilité dans ce sujet épineux reste donc d'actualité. Les documents déclassifiés ont été rendus publics par les associations le 1er juillet, soit quelques semaines après le renvoi de Brunot Barrillot de son poste, le 13 juin 2013. Un licenciement qui intervient un mois après la réélection de Gaston Flosse comme président de la Polynésie, octogénaire ayant occupé de nombreux mandats politiques. «  Tout ce travail [sur le suivi des essais nucléaires] me mettait en porte-à-faux vis-à-vis de lui, estime l'ex-responsable administratif. Cet homme a «  toujours été partisan des essais nucléaires. Il soutient la thèse officielle française, évoquant des conséquences sanitaires négligeables, mention réaffirmée par la loi Morin. »

Reste que la métropole ne s'est pas limitée aux essais atmosphériques. L'armée a procédé a 147 tirs souterrains entre juin 1975 et janvier 1996.

La prochaine réunion consultative de suivi des conséquences nucléaires, qui se tiendra le 18 septembre, marquera peut-être un nouveau pas sur le chemin de la vérité. Pour Jean-Patrick Gille, cette séance est « porteuse d'espoir ». L'enthousiasme est toutefois modéré.

Sur 46 essais en plein air, 42 ont été réalisés sur l'atoll de Moruroa - Photo : 
ERIC FEFERBERG / AFP


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