Henri Alleg ou l’empathie

Cet infatigable militant anticolonialiste, auteur de la Question , était aussi animé d’un immense désir de transmission.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


C’était il y a quelques années, au sortir d’un débat public, en fin de soirée. Henri Alleg prolongeait la discussion, intarissable. Vers 1 h 30, ses hôtes, beaucoup plus jeunes que lui – il avait alors 87 ans –, commençaient à tomber de fatigue quand il paraissait toujours très en forme… Tel était Henri Alleg. Tel du moins qu’il fut presque aussi longtemps qu’il vécut. Ce petit bonhomme aux yeux ronds et rieurs semblait indestructible. La mort, qui l’a vaincu peu avant 92 ans, le 17 juillet, a vraisemblablement dû batailler pour parvenir à ses fins. On peut avancer sans se tromper qu’Henri Alleg ne s’est pas laissé faire. Il avait déjà montré qu’il ne cédait pas, même dans les pires épreuves.

Sur la table de torture, en effet, Henri Alleg est resté muet. C’était en 1957. Directeur d’ Alger Républicain, le seul quotidien anticolonialiste en Algérie, membre du Parti communiste algérien, et pour ces raisons entré en clandestinité, Alleg avait été arrêté au domicile de son ami Maurice Audin, lui-même capturé un peu plus tôt. C’était l’époque de « la bataille d’Alger ». L’armée française avait toute latitude pour réprimer ceux qu’elle nommait les « terroristes » et leurs « complices ». Elle ne s’en est pas privée.

Tant qu’il a pu le faire, c’est-à-dire pendant très longtemps, Henri Alleg a participé à de multiples débats où, inlassablement, il revenait sur la manière dont il avait réussi à faire passer un à un hors de la prison de Barberousse, où il était détenu après son supplice, par l’intermédiaire de son avocat Léo Matarasso, les feuillets du manuscrit qui allait devenir la Question. Il racontait par le menu, y compris ce qui ensuite s’est déroulé en France : la publication par les Éditions de Minuit – Jérôme Lindon ayant eu seul ce courage (les Éditions Maspero n’existaient pas encore en 1958), et le choc, malgré son interdiction, que le livre a provoqué dans l’opinion publique, dévoilant l’usage systématique de la torture. Henri Alleg aimait aussi à établir des parallèles avec des faits contemporains, comme les actes de torture commis au cours de la guerre d’Irak.

Face à un public de lycéens – celui qu’il préférait, car son souci de transmission était grand – une interrogation revenait avec insistance : « Comment avez-vous tenu sous la torture ? » Avec cette question, ses jeunes interlocuteurs, épatés que cela puisse être possible, touchaient au plus intime d’Henri Alleg.

Dans sa résistance à la douleur, la force de ses convictions, bien sûr, a joué. Des convictions communistes profondément ancrées, orthodoxes, peu enclines à dévier même quand le Parti communiste infléchira sa ligne. Mais qui signifiaient aussi pour lui le rejet de tout régime d’oppression – d’où son engagement au Parti communiste algérien clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale – et le refus du colonialisme.

Cependant, Henri Alleg expliquait qu’une autre considération avait été tout aussi déterminante : le regard que sa femme, Gilberte, aurait porté sur lui si jamais il avait lâché des informations à ses tortionnaires. Le couple que ces deux-là ont formé ne fut certainement pas commun. Indissociables – Gilberte a quitté ce monde deux ans seulement avant Henri –, exigeants envers eux-mêmes eu égard aux idéaux qui étaient les leurs, d’un militantisme infatigable qui impliquait de s’oublier pour aider ceux qui souffraient.

C’est cette faculté d’empathie d’Henri Alleg, dont nombre d’Algériens peuvent encore témoigner, et ses qualités d’écriture journalistiques – à l’œuvre également dans Mémoire algérienne  (2005), où il retrace sa vie – qui font de la Question un très grand livre. Dans une langue précise, concentrée, Henri Alleg donne la parole, à travers le « je » qu’il utilise, à tous les Algériens alors martyrisés, en lutte pour leur indépendance. Aujourd’hui, dans ce « je » qui accueille beaucoup de « nous », ce sont tous les peuples opprimés qui s’expriment. La Question, texte de combat dans la guerre d’Algérie, est devenu un livre universel.

J’ai eu la chance de faire la connaissance d’Henri Alleg 1. Je garderai en moi le souvenir de son intelligence, de sa bienveillance, de son espièglerie (il connaissait quantité de blagues, dont des blagues juives – Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, était né le 20 juillet 1921 à Londres, de parents juifs russo-polonais –, d’autres, plus surprenantes, anti-staliniennes…). Au lendemain de sa mort, c’est son humour malicieux qu’il me plaît d’évoquer : il disait à quel point cet homme ne s’est jamais pris pour un héros.


  1. Christophe Kantcheff a réalisé en 2008 un documentaire intitulé "Henri Alleg, l’homme de la Question". 


Un hommage fraternel sera rendu à Henri Alleg le lundi 29 juillet à 10 h 30, au crématorium du Père-Lachaise, à Paris, salle de la Coupole.

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.