Lectures d’été

Christine Tréguier  • 17 juillet 2013
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Pour finir la saison, une sélection de quelques livres parus depuis le début de l’année, à déguster à l’ombre ou au soleil. Tous font, à leur manière, le point sur des problématiques déterminantes pour la société de demain. 

Dans Propriété intellectuelle, géopolitique et mondialisation , Mélanie Dulong de Rosnay et Hervé Le Crosnier reviennent sur le caractère politique et géopolitique de la propriété intellectuelle et son rôle essentiel dans une société mondialisée où les échanges se dématérialisent. Ils montrent comment, sous la pression de lobbies industriels puissants et d’instances internationales, le droit d’auteur et les brevets ont été constamment renforcés et étendus. Ce renforcement nourrit des guerres de territoires et s’exerce au profit de quelques monopoles et intermédiaires, au détriment des citoyens et du « domaine public ». Leur ouvrage commence d’ailleurs par un chapitre-plaidoyer en faveur du domaine public où ils rappellent que «   nul ne peut prétendre partir de rien pour produire des œuvres et des connaissances. Chacun est installé sur les épaules des géants qui l’ont précédé   » . La création se nourrit de la libre circulation des œuvres, de leur transmission par l’école et les bibliothèques par exemple. Et les auteurs d’insister sur un principe clé que les législateurs ne devraient jamais perdre de vue : «   Le domaine public est la règle, et la propriété intellectuelle l’exception.   »

Sous le soleil de l’innovation, rien que du nouveau   ! raconte l’histoire vraie de la vallée grenobloise, minutieusement compilée par Pièces et Main d’œuvre. Une histoire où la science et « l’innovation » mises au service de l’armée ont été le marchepied de très brillantes carrières politico-industrielles. Tout commence avec Aristide Bergès qui découvre la houille blanche (l’énergie hydroélectrique), électrifie la ville et attire les industriels. Pendant la Première Guerre mondiale, Grenoble sera un foyer de production d’armes nouvelles, d’obus et de ressources nécessaires aux combats. Le doyen de l’université des sciences, René Gosse, saura cumuler les postes politiques pour trouver les crédits nécessaires au financement de laboratoires et d’instituts. Avec quelques autres scientifiques, comme Georges Flusin ou Félix Esclangon, il œuvrera à l’implantation de la filière atomique militaire. Grenoble accueille le CNRS-A qui donnera naissance au CEA et au CEA-Leti. Mais c’est à Louis Néel, directeur et président de l’Institut polytechnique de Grenoble et directeur du Centre d’études nucléaires de la ville, que la cité iséroise doit d’être au cœur de l’extension du complexe militaro-industriel français, attirant les fleurons de l’industrie électromagnétique et informatique. Aujourd’hui, cette vocation demeure avec le développement du premier complexe scientifique européen dédié aux micro- et nanotechnologies, dont une partie des recherches est financée par l’armée.

-Propriété Intellectuelle, géopolitique et mondialisation, de Mélanie Dulong de Rosnay et d’Hervé Le Crosnier, CNRS Éditions, coll. « Les Essentiels d’Hermès » (2013).

-Sous le soleil de l’innovation, rien que du nouveau !, Pièces et Main d’œuvre, éd. l’Échappée, coll. « Négatif » (2013).

-L’Humanité augmentée, l’administration numérique du monde, Éric Sadin, éd. l’Échappée (2013).

Avec l’Humanité augmentée, l’administration numérique du monde , livre érudit et radicalement critique, Éric Sadin décode le devenir et les conséquences de la « révolution numérique ». Il s’inquiète de ce que la technique passe progressivement du statut de prothèse, permettant de combler les insuffisances humaines, à celui de régisseur des êtres et des choses. Pour lui, la numérisation du monde et la collecte, le traitement permanent, des données par des algorithmes puissants «   autorisent les processeurs à évaluer en temps réel un nombre extrêmement étendu de paramètres, à établir des cartographies précises de situations en cours, à suggérer des solutions à des entités humaines ou à prendre d’eux-mêmes des décisions en fonction de critères déterminés autant que de facteurs aléatoires   » . Ce qu’il appelle une « puissance interprétative et réactive » , prête à se substituer au libre arbitre des individus. C’est typiquement le modèle mis en place par Google ou Amazon qui analysent leurs utilisateurs pour leur offrir suggestions de recherche et recommandations d’achat.

C’est ce que font les traders avec leurs outils de trading haute fréquence. Ce sont les apps qui géolocalisent et pilotent les déplacements dans la ville. Ou encore les programmes de réalité augmentée, que Sadin préfère qualifier de « réalité orientée » , qui incrustent leurs données et leurs injonctions dans l’environnement visuel. Ce sera demain l’informatique affective, « ambitionnant d’affecter à des flux numériques autant la capacité de reconnaître que d’exprimer eux-mêmes des émotions » . Sadin y voit l’émergence de ce qu’il appelle «   une anthrobologie, une nouvelle condition humaine toujours plus secondée ou redoublée par des robots intelligents » .

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Temps de lecture : 4 minutes
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