« Mon prochain » de Gaëlle Obiégly : En dehors du monde

Avec Mon prochain, Gaëlle Obiégly regarde les autres et elle-même avec une fantaisie grave.

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«Écrire, ça ne peut être émancipateur que si on emmerde les normes », lit-on dans Mon prochain. Eh bien, Gaëlle Obiégly les « emmerde », les normes ! Voilà un livre qui ne déroule pas pépère son histoire et nous sort des rails conventionnels du « roman de la rentrée ». Amateurs de chemins de traverse et de fantaisie, Mon prochain est pour vous ! Au reste, si le mot « fantaisie » n’est pas abusif, il est sans aucun doute restrictif. Car une gravité plane sur ce texte, qui ne relève pas du drame doloriste. Le problème, ici, est existentiel. Qu’on en juge à l’incipit : « J’ai l’impression que je ne fais pas partie du monde. »

Du monde des narratrices ordinaires, en tout cas, c’est évident. La narratrice de Mon prochain décrit un certain nombre d’événements sans respect pour la chronologie ni pour la rationalité. Mais elle troue de son regard les apparences et raconte en puisant dans l’absence de toute parole : « Quand je bouge mes doigts dans le silence, ça parle en dedans. » Elle marque aussi une certaine réticence vis-à-vis de la société. Plus qu’à contre-courant, elle n’est pas dans le courant du tout. Ce qui est communément reconnu comme un but enviable n’appartient pas à son horizon. À ses yeux, la délinquance de son amie Gaëlle (tiens, tiens…) – arrêtée à la sortie d’un magasin où elle a volé « sa garde-robe de mi-saison »  – est une « réussite mentale ». La narratrice préfère ne pas avoir d’enfant, mais elle a un authentique « nonenfant ». Elle compte aussi un petit ami, mais ne pose pas spécialement en amoureuse romantique –  «   Je misais sur les intermittences de l’amour. » Bref, un personnage qui, à force de ne pas vouloir s’attacher, peut paraître attachant.

Les aventures de la narratrice sont prétexte à trouver en elle-même et en se confrontant aux autres des images inédites. Question de point de vue. Le premier chapitre ne s’intitule-t-il pas « Dans l’extrême occident », formule qu’on n’emploie jamais alors qu’on ne s’interroge guère sur la pertinence de « l’Extrême-Orient » ? Il raconte un séjour de la narratrice sur la côte ouest des États-Unis, où, fortuitement, elle a pris en stop le fils en fugue d’un homme rencontré quelques jours plus tôt. Le garçon a échappé à un type qui voulait l’enrôler dans des mauvais coups. Ce gars a un nom original : Pinceloup. Sa figure, le meurtre dont il est accusé, son procès vont revenir ça et là au cours du livre. Dans un autre chapitre, « La cage », la narratrice se met en scène à son travail, réceptionniste pour une société où elle se tient dans une petite cahute, ce qui l’amène à évoquer le zoo de Dublin. Elle écrit avec justesse, sans que l’on sache si cette information est authentique : « Les éléphants, à côté des hommes, sont les seuls animaux qui se souviennent des morts avec tristesse. » « Dans la guerre » se termine sur une conversation téléphonique entre un soldat au front, sur le point d’être tué, et sa fiancée qui ne comprend pas le sens de la dernière phrase qu’il prononce.

Par la grâce de son écriture, aussi simple qu’inventive, Gaëlle Obiégly, dont c’est ici le huitième livre, donne sens à l’absurde qui cerne la vie de « son prochain », et la sienne aussi par la même occasion. Elle crée un monde – à défaut d’appartenir au « vrai » – ironique et parfois d’une harmonie bouleversante. Exemple : « Les grenouilles scintillent de gestes sur la terre desséchée. » La narratrice ( alter ego de l’auteure, on l’aura compris), censée envoyer des articles à un journal sans y parvenir, est préoccupée par le fait d’écrire. « Je me suis mise à écrire par manque d’ambition sociale », confie-t-elle. Voilà, en tout cas, une bien belle réussite.


Mon prochain , Gaëlle Obiégly, Verticales, 183 p., 16,90 euros.

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