Alexandre Dézé : « Le FN a l’atout de faire vendre des journaux et des sondages »

Pour Alexandre Dézé, le succès médiatique du FN tient en grande partie
de la prophétie autoréalisatrice, et non de ses habits prétendûment neufs.

Pauline Graulle  • 31 octobre 2013
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Parce qu’il fait vendre des journaux et monter les audiences, le FN est devenu le chouchou des médias et des sondeurs, qui n’hésitent pas à tordre la réalité pour faire du sensationnel. Un phénomène qui s’est accentué avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti, explique le chercheur Alexandre Dézé.

La couverture médiatique du FN semble, ces derniers temps, beaucoup plus « tendre » avec le parti qu’auparavant…

Alexandre Dézé : Il y a une constante : hier comme aujourd’hui, et que ce soit Jean-Marie ou Marine Le Pen à la tête du parti, le FN est un objet à la fois de fascination et de rejet. Marine Le Pen, comme son père, a de l’habileté pour s’exprimer, et les journalistes savent qu’elle va assurer le spectacle dès lors qu’on la bouscule. C’est une vraie actrice politique – il serait d’ailleurs intéressant d’analyser pourquoi Jean-Luc Mélenchon, qui présente lui aussi ces qualités, n’a pas connu la même trajectoire médiatique… Le FN a donc l’atout de faire vendre des journaux, mais aussi des sondages. D’où leur multiplication partout dans les médias, même quand la méthodologie est très discutable. Si ce phénomène n’a rien de nouveau, il s’est toutefois passé quelque chose depuis janvier 2011, au moment où Marine Le Pen a pris la présidence du parti sur l’idée d’un « nouveau FN ». Un ou deux mois après l’élection, et alors que strictement rien n’avait encore changé (comme tous les nouveaux élus, Marine Le Pen était collée à l’orthodoxie du parti pour rassurer les électeurs), il y a eu un emballement médiatique autour de la nouveauté supposée du FN.

Les médias ont-ils anticipé ce qui allait se passer ou l’ont-ils produit ? En d’autres termes, quelle est la part de la prophétie autoréalisatrice ?

Cette thèse du renouvellement a été coconstruite par le FN, d’une part, et par les responsables d’instituts de sondages et les médias, d’autre part, qui ont scénarisé cette image ne correspondant pas à la réalité. Les médias ont donc une lourde responsabilité. Début mars 2011, le Parisien publie un sondage qui donne Marine Le Pen à 23 ou 24 % à la présidentielle de 2012, devant Martine Aubry ou DSK – alors même que le candidat socialiste n’a pas encore été désigné. C’est un sondage qui ne veut rien dire ! L’acmé de cet emballement médiatique, c’est le Nouvel Obs, le 10 octobre dernier, qui fait sa une avec un titre très anxiogène sur un sondage fort discutable prétendant que le FN est le « premier parti de France » [puisqu’il arrive en tête des intentions de vote aux européennes à venir, NDLR], ce qui n’a rien à voir avec la réalité politique. Ce sondage , en réalité, est davantage un sondage sur la notoriété de Marine Le Pen que sur le poids politique du FN. Mais attention : ce n’est pas parce que les sondages disent n’importe quoi que le FN ne fera pas 24 %. On sait que les européennes sont un vote « défouloir », et il a donc de fortes chances de réaliser de très bons scores. À ce moment-là, les éditorialistes et autres sondeurs de l’opinion diront : « Vous voyez, on vous l’avait bien dit ! » En tout cas, avec cette une, le Nouvel Obs a augmenté ses ventes d’un tiers.

Bref, le FN prospère sur la crise de la presse…

Sans doute. Et aussi, ce qui est un peu le même sujet, sur le renouvellement générationnel des journalistes. Ceux qui suivent le FN sont souvent jeunes et connaissent mal l’histoire du parti. Il est irresponsable d’écrire que Marine Le Pen est devenue une femme politique « banale » ou que le parti a changé. C’est faux ! La preuve, quand on va à un meeting, on voit bien ce qui fait vibrer les militants : ce n’est pas l’économie, c’est l’immigration.

Partout, on parle plus de la communication du FN que des programmes. De la forme plutôt que du fond.

Les médias ont scénarisé un changement improbable alors que la vraie nouveauté est que le parti est en train de former ses cadres, de mobiliser ses réseaux, etc. On assiste à la fermeture de la parenthèse ouverte depuis la scission avec Bruno Mégret. Pendant ce temps-là, le cadrage médiatique dominant est le scénario de la dédiabolisation. Même si le FN n’a pas intérêt à se dédiaboliser complètement, ce qui lui ferait perdre l’attention des médias… Pour l’instant, il bénéficie d’un effet grossissant. Regardez le pseudo-collectif d’enseignants mis en place : ils sont trente, tout au plus ! De même, quand le FN remporte une cantonale partielle, ce qui est un événement politique mineur, il y a un traitement médiatique de gonflement de la réalité qui vise à faire peur. Sans parler de la condescendance de certains journaux, comme ce Paris Match où l’on voit Marine Le Pen avec son compagnon, Louis Aliot, dans une scène d’intimité. C’est oublier – et faire oublier –, par exemple, qu’elle est sous le coup d’une inéligibilité au Parlement européen !

**Alexandre Dézé** est maître de conférences en sciences politiques à l’université Montpellier-I. Il a publié en 2012 *le Front national : à la conquête du pouvoir ?* (Armand Colin).
Publié dans le dossier
FN : Les médias complices ?
Temps de lecture : 5 minutes
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