Injures, coups et crachat : le récit d’un dérapage policier

Des familles de la rue Lamartine, à Garges-lès-Gonesse, ont déposé plainte contre la police pour des violences lors d’une intervention, le 17 octobre. Récit.

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6 h 15, jeudi 17 octobre. La police frappe à la porte de la famille Saounéra, au 6e étage d’un immeuble de la rue Lamartine, à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise). La mère, Kadiatou, se lève la première avec son fils de 18 ans, Amara, que la police est venue chercher. Selon son témoignage, le ton commence à monter à travers la porte. Kadiatou cherche ses clefs.

Lorsqu’elle ouvre, les policiers fondent sur son jeune fils et la maintiennent dans un coin de l’entrée. Le garçon, torse nu, est saisi par la gorge et menotté. Il demande à pouvoir se rendre aux toilettes, mais les policiers refusent. Il insiste. Sa sœur de 22 ans, Diariatou, tente de se rendre dans la salle de bains et interpelle les policiers qui l’en empêchent : *« C’est ça la police française ? »

« Ils lui ont répondu de fermer “sa gueule” , raconte le père de famille, Thierno, un homme posé au langage châtié. Puis ils lui ont dit : “Si tu n’es pas contente, tu rentres chez toi.”  »*

« Vous avez tapé ma daronne ? »

Le face-à-face s’échauffe un peu plus lorsque la mère tente de ramasser un manteau tombé au sol. « La policière m’a mis un coup au menton. Puis elle m’a poussée et je suis tombée » , raconte Kadiatou. Tenu à l’écart dans le salon, Samba, le plus grand des 4 fils Saounéra, âgé de 26 ans, entend la scène et tente de s’approcher. « Vous avez tapé ma daronne ? », s’emporte-t-il.

Selon plusieurs témoignages, la police disperse alors du gaz lacrymogène partout dans l’appartement et contre les voisins, réveillés par le vacarme, qui ont convergé devant le T4 des Saounéra. « Les policiers ont pris peur parce qu’ils n’étaient pas nombreux à ce moment-là et ils pensaient qu’on venait pour les frapper alors que ce n’était pas le cas » , raconte Ibrahima, voisin du 7e étage qui travaille dans la sécurité. « Ils gazaient tout le monde, c’était devenu irrespirable », ajoute Saïd Salh, le voisin d’en face, chauffeur de taxi.

Après le départ des policiers, Diariatou descend avec une paire de chaussettes pour la remettre à son frère. Elle dit avoir été giflée, frappée au sol d’un coup de pied à la tête, traitée de « sale pute » et menacée avec une arme de poing sur le ventre. Le certificat établi le jour même à l’hôpital de Gonesse fait état d’un traumatisme crânien.

Le père, Thierno, tente quant à lui de dissuader ses voisins de suivre les policiers qui viennent d’embarquer son fils, « pour ne pas mettre de l’huile sur le feu » , raconte-t-il. « Ils nous disaient de rentrer chez nous, que c’était inutile de parler avec les policiers, mais nous sommes voisins, s’il a des problèmes nous sommes tous ensemble » , raconte Mme N’Diaye, une voisine.

  • Ce lundi, les témoins se bousculent pour dénoncer une « bavure policière » :

Après le départ des policiers, Samba empoigne un marteau et quitte l’appartement. Ce qu'il fait alors est incertain. Un voisin tente de le suivre dans l'escalier, mais le perd rapidement de vue. Plusieurs témoins affirment qu’aucune confrontation n’a eu lieu avec les policiers. Le jeune homme, vite raisonné par des voisins, aurait trouvé refuge dans un appartement pendant l’intervention de la police.

« Sale Noire, tu n’es pas chez toi ici »

Sa mère descend pour le retenir, pendant que Thierno s'occupe de son fils cadet de 5 ans, Aly, qui est sorti les yeux rougis par les gaz lacrymogènes.

En remontant, la mère de famille de 46 ans tombe sur 2 policiers au 4e étage du bâtiment : « Un premier m’a frappée sans rien me dire , raconte la mère très émue, l’épaule droite en écharpe. En pleurs, je lui ai répondu : “C’est ça, la justice française ?” Il m'a rétorqué : “Fermes ta gueule, sale Noire, tu n’es pas chez toi ici.” L’autre m'a giflée et craché au visage, alors j’ai craché en retour. C’est là qu’ils m’ont mis 3 ou 4 coups de matraque sur l’épaule. »

«Ils ont traîné le père par le col dans l'escalier pour l'embarquer», témoigne une voisine. - E.M.Lorsqu'il tente de descendre à son tour, Thierno tombe immédiatement sur des policiers. « Ils m'ont donné un coup de poing sans sommation. Puis ils m’ont frappé au sol à 3 ou 4. Ils m’ont immobilisé et menotté. »

Le père puis la mère sont conduits devant l'appartement où les policiers leur demandent d’ouvrir la porte, qui s’est refermée alors qu’ils étaient à l’extérieur. Thierno, en peignoir, jure qu'il n’a pas les clefs. Que ses deux garçons de 5 et 12 ans restés à l’intérieur sont terrorisés. Aly dira plus tard avoir été giflé et traité de « macaque » par un policier.

« Ils ont fini par attraper le père par le col pour l’embarquer dans les escaliers » , raconte une voisine sortie de chez elle après avoir entendu des cris. À 6 h 35, Thierno est mis en garde à vue à son arrivée au commissariat, tout proche. 

« Il n’a même pas hésité »

Devant l’immeuble, Kadiatou s'avance devant les policiers restés sur place avec une poignée d’habitants : « Je leur ai dit de m’interpeller moi aussi, puisqu’ils arrêtaient mon mari sans raison » , raconte-t-elle. « Une policière m’a pointé une arme en criant : “Si tu bouges je te butte.” Et j’ai reçu un violent coup de pied qui m’a fait tomber au sol. »

En tentant de la relever, deux voisins disent avoir reçu des tirs de flash-ball. « Il n’a même pas hésité » , s’offusque Alassane Camara, sexagénaire qui quittait son logement, au 10e étage, pour se rendre à la mosquée.

Illustration - Injures, coups et crachat : le récit d’un dérapage policier

Outrage, rébellion et violence

Le fils le plus âgé, Samba, est interpellé dans sa voiture le soir de l'intervention. Il demeure encore aujourd’hui en détention provisoire à Osny (95), pour violence avec arme envers un policier, outrage, rébellion et dégradation de matériel public.

Le jeune Amara interpellé ce matin-là pour une affaire de vol avec violence datant de 2012 a été libéré le jour même. Il a pu prouver son innocence.

Son père sortait de garde à vue le lendemain soir, après avoir demandé le renvoi de son jugement en comparution immédiate.

Dans l’immeuble, les habitants se disent « traumatisés » par l’événement. « La police vient souvent , raconte le père Saounéra, qui habite à Lamartine depuis vingt-deux ans. Mais c’est la première fois que je vois un tel degré de violence. » Plusieurs jeunes de l’immeuble ont d’ailleurs été interpellés dans les jours qui précédaient l’intervention du 17 octobre. Trois matins de suite, du 15 au 17 novembre, la police est entrée dès l’aube dans les appartements.

« Certes, nos enfants ont des problèmes, nous essayons de les cadrer, mais ce qui m’a le plus choqué, c’est qu’ils aient frappé des parents » , dénonce Diabira Khalifa, un père de famille qui réside au 10e étage de l’immeuble.

« Nous voulons que la police fasse son travail, mais pas de cette façon , insiste Kadiatou Saounéra, en larmes. Nous sommes des citoyens comme les autres et nous avons le droit au respect. »

1, rue Lamartine. Lundi 28 octobre. - E.M.

Deux plaintes collectives ont été déposées à la gendarmerie de Domont et le parquet de Cergy-Pontoise indique qu’une enquête a été ouverte à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Pour connaître la version des policiers, il faudra attendre le jugement de Samba et Therno, le 22 novembre.

D'ici là, les familles de Lamartine veulent se faire entendre. Elles manifesteront samedi 2 novembre à Garges-lès-Gonesse, avec le soutien de la Brigade anti-négrophobie.


Photo : E.M

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