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« Passage du cinéma, 4992 », d'Annick Bouleau : La « parole vive » du cinéma

Dans Passage du cinéma, 4992 , Annick Bouleau fait résonner des milliers de citations. Un ouvrage phénoménal et une passionnante aventure.

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Une main mystérieuse a déposé l’enveloppe à la rédaction de Politis. À l’intérieur, un lourd parallélépipède, un livre épais de près de mille pages au papier souple, avec une couverture quasi immaculée. Seules deux mentions discrètes y figurent. En haut, un titre : Passage du cinéma, 4992. En bas, un nom inconnu d’éditeur : Ansedonia. Pas de nom d’auteur. L’objet, magnifique, contient le fruit d’un projet phénoménal, inédit et singulier. Des milliers de citations – 4 992 comme l’indique le titre – qui ont toutes trait au cinéma, extraites de revues et de journaux, sur une période allant des débuts du 7e art jusqu’à 2000, dues à des réalisateurs, des producteurs, des comédiens, des techniciens, des critiques… – tous étant entendus à égalité, sans prime à la notoriété, comme si, de ce livre, montait « la » voix du cinéma. Il ne s’agit en rien d’une anthologie ni d’un best of des « meilleures » citations, encore moins d’un dictionnaire. Passage du cinéma, 4992 est l’œuvre d’une personne qui a collationné et assemblé ces citations pour les faire résonner, dialoguer, ouvrir leurs significations.

Annick Bouleau est l’auteure de Passage du cinéma, 4992. Son nom apparaît sur la quatrième de couverture ainsi qu’en page 3 sous la mention « Composition, choix des fragments et montage », accompagné de celui du concepteur graphique, le Théâtre des Opérations. Quand l’entreprise du livre a démarré, Annick Bouleau travaillait au CNRS, mais pas comme chercheuse, même si elle avait entamé un travail de création et de réflexion en réalisant des films. Annick Bouleau a un parcours « atypique », comme on dit quand on ne sait pas comment cataloguer quelqu’un. En cela, elle ressemble à son livre. « Je devais animer un atelier de réalisation cinématographique à l’université Lumière Lyon-II, entre 1990 et 1992, raconte-t-elle. Je suis arrivée devant les étudiants avec des citations que j’avais dans ma besace depuis longtemps. L’année suivante, j’en avais déjà un peu plus. Ensuite, peut-être prise par la pulsion des séries, je n’ai pas pu m’arrêter. Mais je ne savais pas où j’allais. » Le chantier ouvert est vite devenu considérable. « Je me suis rendu compte que je devais recommencer à partir des débuts du cinéma. Je suis donc allée à la Bibliothèque nationale, où j’ai lu les revues de manière systématique. » Ainsi, Passage du cinéma, 4992 correspond à une pensée qui prend la forme d’une organisation particulière de la parole des autres, placée sous 542 occurrences thématiques comme autant de chapitres (« abandon », « absence », « abstraire », « acte (mise en) », « acteur »…), se déployant avec élégance au long d’un ruban qui occupe quatre colonnes sur chaque double page. C’est une longue pellicule de mots qui s’animent.

Hors quelques exceptions (textes officiels, syndicaux…), Annick Bouleau a pioché dans les entretiens, dans les propos recueillis, car, ce qu’elle voulait, c’était de la « parole vive » (bien que transcrite). C’est-à-dire une langue dynamique, souvent plus éloquente qu’un texte écrit, car plus libre. Les extraits, courts pour la plupart, fonctionnent aussi bien individuellement que rapportés à ceux qui les entourent. Annick Bouleau, dans son montage, a joué sur les prolongements (d’une idée, d’un sujet…) et sur les contrastes. Les contrastes formels : quand, par exemple, des textes juridiques sur le droit d’auteur sont suivis par les sentences pour le moins paradoxales de Jean-Luc Godard sur cette même question. Ou les contradictions de fond : au chapitre « critique », les sorties poujadistes de Patrice Leconte font tache face à d’autres propos plus subtils ou moins narcissiques, comme celui-ci, d’Antonioni : « Je crois que ce qu’un réalisateur dit de lui, et de son œuvre, n’aide nullement à comprendre cette œuvre. »

S’immerger dans Passage du cinéma, 4992, c’est pénétrer dans un puits sans fond d’anecdotes, de péripéties, de réflexions et de biographies. C’est aussi traverser l’histoire, le XXe siècle, celui du cinéma. Ici, une citation peut résumer la quintessence d’une existence nécessairement vouée au cinéma, comme celle du grand Satyajit Ray, qui, à l’entrée « financement », raconte de façon saisissante comment il a réalisé l’un de ses chefs-d’œuvre, Pather Panchali  : « Mais, en 1952, j’ai décidé de réaliser le film à n’importe quel prix. J’avais une assurance sur la vie. Je l’ai négociée pour 7 000 roupies et nous avons commencé le tournage, avec des acteurs non professionnels  […]. Pour pouvoir continuer, j’ai vendu ma bibliothèque, mes livres sur l’art, les bijoux de ma mère et de ma femme… » Là, le chapitre « hors-jeu » se déploie dans des directions inattendues : du réalisateur Jean-François Davy, aux paroles sévères contre le comportement des comédiens qui ont joué avec de véritables prostituées, à Charlton Heston, qui déclare ne pas se défaire de son costume, pour le faire sien, quand il sort d’un plateau où il tourne un western, en passant par l’extraordinaire discours aux « femmes et mères allemandes » tenu à la radio et dans leur langue par Françoise Rosay, en octobre 1939, dans lequel elle dénonce les atrocités de la guerre hitlérienne.

Si, dans Passage du cinéma, 4992, une pensée du cinéma se dessine, les pistes tracées y sont si nombreuses, les horizons si larges, que les cheminements de lectures paraissent inépuisables. Et, d’une pensée du cinéma, on passe insensiblement à une pensée du monde. Deux éditeurs se sont intéressés au projet d’Annick Bouleau, sans résultat concret. Dès lors, celle-ci a décidé d’assumer la fabrication de son livre selon ses propres désirs, en particulier esthétiques, comme en témoigne le travail avec le graphiste, installé en Belgique, qu’elle a choisi en fonction de ses travaux précédents, effectivement remarquables 1. Le nom de l’éditeur, Ansedonia, est celui de l’association qu’Annick Bouleau a créée avec quelques amis. Il ne reste plus à Passage du cinéma, 4992 qu’à trouver ses lecteurs. Tâche difficile quand on est seule pour assurer sa distribution. Actuellement, le livre est en vente sur le site d’Annick Bouleau (www.ouvrirlecinema.org) et à la librairie MK2 Quai de Loire, à Paris. Bientôt, il sera aussi dans une quinzaine de librairies réparties sur le territoire. Permettons-nous d’insister : ce livre ne doit pas passer inaperçu. Il relève d’une aventure éditoriale et intellectuelle absolument passionnante.


  1. www.theatre-operations.com 


Passage du cinéma, 4992 , Annick Bouleau, Ansedonia, 992 p., 35 euros.
Annick Bouleau a réalisé un film en relation avec le livre, la Version filmée : numéro zéro, disponible en DVD.

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