Cyclones : le climat en cause ?

Le typhon Haiyan, le plus puissant jamais mesuré, aurait fait plus de dix mille victimes dans la seule ville de Tacloban. Avec le réchauffement planétaire, ces événements extrêmes devraient se multiplier.

Patrick Piro  • 13 novembre 2013 abonné·es

Les instruments satellitaires et les observatoires avaient déterminé le calibre du monstre en formation dès le milieu de la semaine dernière : le typhon Haiyan, en cours de développement dans le Pacifique, s’annonçait comme le plus intense de l’année, et il se dirigeait droit vers les Philippines. Samedi 9 novembre, à l’aube, Haiyan a frappé le centre de l’archipel avec une brutalité inouïe, soit des vents de plus de 300 km/h, et d’invraisemblables pointes à plus de 360 km/h, ce qui classerait le typhon [^2] au premier rang, par sa puissance, de tous les cyclones ayant frappé une terre depuis que l’on sait les mesurer correctement, c’est-à-dire depuis les années 1970. Le gouvernement a eu beau décider l’évacuation de milliers de personnes, la mesure s’est avérée dérisoire, faute de moyens de communication suffisants, de logistique et de capacité d’accueil. Et quand bien même : toute opération préventive d’envergure était condamnée à l’impuissance devant la vitesse de déplacement du typhon et son emprise – un front de 600 kilomètres menaçant une population de près de 15 millions d’habitants sur la côte est de l’archipel.

Communications coupées, vivres très insuffisants, difficultés d’acheminement : trois jours après le passage d’Haiyan, les autorités, totalement dépassées, en restaient à une estimation d’au moins dix mille morts pour la seule ville de Tacloban. Les grandes îles de Samar et de Leyte ont été les plus violemment touchées. À Tacloban, la principale ville de la région, certains quartiers ont été tout bonnement rasés : les vents ont brisé les pilotis et les arbres, aspiré les toits et les frêles panneaux des maisons comme des feuilles. Surtout, l’énorme dépression atmosphérique qui accompagne tout cyclone a soulevé une vague de trois à six mètres de haut qui a balayé les habitations les plus précaires jusqu’à un kilomètre à l’intérieur des terres, ne laissant debout que les bâtiments en dur les plus solides. La même désolation qu’après un tsunami, selon les observateurs.

Le sommet annuel de l’ONU sur le climat, qui s’est ouvert lundi à Varsovie, se poursuit jusqu’au 22 novembre. Qu’en attendre ? Peu, par habitude, et pour des raisons de calendrier. L’horizon « dramatique », c’est Le Bourget, fin 2015 : comme acté il y a deux ans, le sommet accueilli par la France devrait voir signé par toutes les nations un accord global de réduction des émissions de gaz à effet de serre. C’est-à-dire réussir où Copenhague a historiquement échoué en 2009. À Varsovie, les délégations et leurs myriades d’intérêts divergents devraient donc en bonne logique établir une feuille de route solide pour 2015 et commencer à abonder le « fonds vert » promis en 2009 aux pays pauvres pour qu’ils s’adaptent au dérèglement climatique – 100 milliards de dollars par an, zéro pour le moment. Il est plus probable que nombreuses seront les infinies tergiversations destinées à faire durer le surplace, préparant le sabotage du sommet du Bourget.
Alors que s’ouvrait à Varsovie, lundi 11 novembre, le sommet annuel des Nations unies sur le dérèglement climatique, Naderev Sano, délégué des Philippines, a décidé de jeûner pendant les douze jours de la rencontre en signe de protestation devant l’incapacité de la communauté internationale à se mettre d’accord pour réduire substantiellement les émissions de gaz à effet de serre. Existe-t-il un lien entre la dérive climatique planétaire et l’occurrence des cyclones ? La question est posée à chaque fois que l’un d’entre eux sort de la norme. Et les scientifiques n’ont pas de réponse tranchée à apporter, expliquant qu’il n’est pas possible, notamment, de démontrer qu’Haiyan serait une conséquence directe du dérèglement. En effet, de l’orage au super-cyclone [^3], ces phénomènes font partie des mécanismes de régulation du climat terrestre, qui se manifestent naturellement de manière violente de temps à autre. Cependant, la présence de grandes quantités d’eau chaude – une couche d’au moins 50 mètres d’épaisseur à une température de plus de 26 °C sur une large zone – est l’une des conditions sine qua non de la formation des cyclones, qui naissent en mer. Dans les eaux micronésiennes où s’est formée la dépression tropicale qui a donné naissance à Haiyan, une semaine avant qu’il touche les Philippines, la température était proche de 30 °C.

Et de fait, plusieurs observations corroborent l’intuition d’un lien entre le réchauffement planétaire et la dynamique de ces phénomènes extrêmement puissants, qui jouent le rôle de répartiteur d’énergie thermique sur le globe. Dans son dernier rapport, dont le premier des quatre volumes a été rendu public fin septembre, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) réaffirme une de ses conclusions précédentes : à mesure que les températures de surface du globe vont grimper, les événements climatiques occasionnant de très fortes précipitations devraient devenir plus fréquents ^4. Si les températures ont augmenté de l’ordre de 0,3 °C en moyenne au cours des trois dernières décennies, il n’a cependant pas été détecté de variations significatives du nombre annuel de cyclones. En revanche, les plus violents, classés 4 ou 5 sur l’échelle d’intensité de Saffir-Simpson, ont représenté un tiers du total en 2004, contre 18 % trente ans plus tôt. Par ailleurs, une autre étude a établi que la vitesse des vents s’accroissait avec la température dans le cas des cyclones les plus violents. Hypothèse renforcée en mars dernier, quand une équipe démontrait que les plus violents des ouragans atlantiques (les mieux documentés) étaient particulièrement sensibles à la température ^5. Et concluait qu’avec une progression de 1 °C du réchauffement climatique (hautement probable désormais) les événements aussi intenses que l’ouragan Katrina, qui a ravagé La Nouvelle-Orléans en 2005, pourraient devenir deux à sept fois plus fréquents.

[^2]: Nom donné aux cyclones en Extrême-Orient (ouragan dans l’Atlantique Nord).

[^3]: Dénomination parfois adoptée pour les événements hors catégorie, avec des vents dépassant 280 km/h.

[^4]: www.ipcc.ch

[^5]: www.pnas.org/content/early/2013/03/14/1209980110.abstract 

Écologie
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